TRIBUNE. « The Beast » ou le prix du spectacle sportif

Tribune co-écrite avec Jean-Baptiste Djebbari, entrepreneur et ancien joueur de rugby, et parue dans « Le Huffington Post », le 23 octobre 2015.

Nelson Mandela
Nelson Mandela, 6 décembre 2013. Photo officielle, service presse, République Dominicaine.

En 1995, la coupe du monde de rugby était organisée en Afrique du sud, quatre ans après la fin de l’apartheid. La compétition devait être un symbole de la réconciliation nationale à travers les valeurs du sport. Cette image idyllique a été quelque peu ternie par un événement néanmoins banal dans un pays encore fortement prisonnier de la discrimination « raciale »: à l’occasion de la demi-finale entre les Springboks et la France, 150 hommes noirs sont entrés sur le terrain pour drainer la pelouse gorgée d’eau de pluie. Dans les tribunes, 80 000 Blancs. La « nation arc-en-ciel » est finalement devenue championne du monde, Nelson Mandela a remis la coupe au capitaine François Pienaar et l’épisode malheureux de la demi-finale a vite été oublié.

Lors du tournoi 2014 des quatre nations – qui oppose des équipes de l’hémisphère Sud -, le sélectionneur sud-africain Heyneke Meyer a été critiqué parce qu’il avait préféré miser sur des joueurs blancs trentenaires plutôt que sur de jeunes recrues noires. En février dernier, la Fédération sud-africaine de rugby (SARU) a annoncé la mise en place de quotas : au moins 7 joueurs « non blancs » doivent aujourd’hui faire partie de la sélection nationale, dont au minimum deux Noirs (les autres étant métis). 9 ont été retenus parmi les 31 pour la coupe du monde de 2015 en Angleterre. Cela n’était pas assez aux yeux d’une organisation politique sud-africaine, l’Agency for a New Agenda : estimant que les critères de sélection étaient « racialement discriminants et biaisés en faveur des Blancs », elle a saisi la justice pour empêcher l’équipe de participer à la coupe du monde. Ce recours n’a pas abouti.

En 1995, seul un joueur de l’équipe d’Afrique du Sud n’était pas blanc : il s’agissait de l’ailier Chester Williams. Il avait déclaré : « J’ai toujours voulu être un Springbok, mais je n’ai jamais été qu’un joueur de rugby noir ». Avec la politique de quotas, la proportion de joueurs noirs devra passer à 50% à horizon 2019 pour toutes les équipes du championnat et des sélections nationales. Bien que les Blancs constituent moins de 10% de la population du pays, et bien que les rugbymen noirs ou métis talentueux soient nombreux (Bryan Habana est par exemple le meilleur marqueur d’essais en coupe du monde, à égalité avec Jonah Lomu), une discrimination positive sera nécessaire dès le plus jeune âge pour que la diversité soit de mise au plus haut niveau. C’est non seulement une question de justice sociale mais aussi… d’image internationale, de softpower. Est-ce à dire qu’on ne peut plus, désormais, brandir les valeurs du sport sans les mettre en pratique ?

La métaphore animale, réservée aux sportifs noirs

Largement utilisée pour caractériser le trait « saillant » d’un sportif, la métaphore animale ne concerne cependant que des joueurs noirs ou métis : dans les années 1990, Bernard Lama était « souple comme un félin », Laura Flessel était « la guêpe », Marie-José Pérec, « la gazelle », et aujourd’hui le surnom de « The Beast » est attribué au footballeur Adebayo Akinfenwa comme au rugbyman sud-africain Tendai Mtawarira (photo).

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A propos Marie-Cécile Naves 284 Articles
Marie-Cécile Naves est politologue, chercheuse associée à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et vice-présidente du think tank européen Sport et Citoyenneté. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages sur les droites aux Etats-Unis, les enjeux socio-politiques du sport, les discriminations. Elle enseigne à l'université Paris-Nanterre et à Audencia Business School.