Trump à Paris pour le 14 juillet (interview)

Interview publiée sur le Huffington Post, le 13/07/17.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Email this to someone
French President Emmanuel Macron (L) and U.S. President Donald Trump attend a G7 Summit in Taormina, Sicily, Italy, May 27, 2017. REUTERS/Stephane De Sakutin/Pool
French President Emmanuel Macron (L) and U.S. President Donald Trump attend a G7 Summit in Taormina, Sicily, Italy, May 27, 2017. REUTERS/Stephane De Sakutin/Pool

Macron-Trump: les inimitiés personnelles jouent-elles vraiment un rôle sur la marche du monde?

POLITIQUE – Leurs poignées de main sont désormais examinées à la loupe. Emmanuel Macron et son homologue américain Donald Trump se croiseront ce vendredi et samedi au G20 qui se réunit à Hambourg avant d’assister ensemble au défilé du 14 juillet à Paris. Des retrouvailles dans un contexte tendu pour les deux alliés dont les relations se sont crispées depuis l’annonce du retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Cette décision choc avait entraîné une riposte immédiate d’Emmanuel Macron, ce dernier appelant en anglais les scientifiques outre-Atlantique à venir mener en France la bataille contre le réchauffement planétaire. Le tout en détournant le slogan de campagne de Donald Trump en « Make our planet great again ».

De quoi vexer un peu plus encore l’imprévisible hôte de la Maison-Blanche dont la versatilité désarçonne les cercles diplomatiques mondiaux. Lors de leur première rencontre au G7 de Taormina, le président français n’avait pourtant pas ménagé ses efforts pour tisser des liens de confiance avec son partenaire en vue de le convaincre de ne pas se retirer du traité de la Cop21. Emmanuel Macron avait même estimé que leurs discussions avaient donné lieu à « des progrès » tandis que le milliardaire américain avait multiplié les compliments à l’égard du président français fraîchement élu.

Las, quatre jours plus tard, Donald Trump confirmait son retrait en pointant la capitale française du doigt: « J’ai été élu pour représenter les habitants de Pittsburgh, pas de Paris ». Le Washington Post a même été jusqu’à écrire que la poignée de main virile imposée en Sicile par Emmanuel Macron (et le fait qu’il s’en vante) avaient pu « irriter » le président américain, faisant pencher la balance en faveur du retrait.

 « Une personnalité instable dans un contexte incertain »

Cette crispation naissante pèsera-t-elle durablement sur les relations franco-américaines et sur les défis majeurs que les deux pays doivent affronter ensemble? Si l’intérêt des Etats prime traditionnellement sur toute autre considération, il n’est pas rare que les relations affectives entre dirigeants exercent une influence sur le jeu diplomatique, qu’il s’agisse d’amorcer des rapprochements, d’apaiser des agendas antagonistes ou au contraire d’exacerber des tensions.

L’amitié politique nouée par François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl constitue en soi un cas d’école. Hubert Védrine raconte que les deux hommes se voyaient « près de dix fois par an », partageaient leurs petits-déjeuners lors des sommets et multipliaient les repas « dans de bons restaurants » de part et d’autre du Rhin. Des relations étroites associées à une vision politique partagée qui ont non seulement donné un coup d’accélérateur à la construction européenne mais aussi aidé à lever les réticences françaises face au projet de réunification allemande.

A l’inverse, l’hostilité mutuelle que se vouaient Barack Obama et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou n’a fait qu’aggraver leurs désaccords, notamment sur le dossier du nucléaire iranien. L’amitié ancienne et personnelle liant Jacques Chirac et le premier ministre libanais Rafic Hariri, assassiné dans un attentat-suicide, avait elle conduit la France à durcir ses positions vis à vis de la Syrie. Au point que l’ancien numéro 2 de la DGSE avait déploré en 2007 « une gestion privée très émotionnelle » des affaires libano-syriennes de la part de l’Elysée.

Qu’en est-il de l’imprévisible Donald Trump? « Les relations interpersonnelles ont toujours joué un rôle dans la marche du monde. Mais une personnalité aussi instable dans un contexte géopolitique aussi incertain rend la situation inédite », constate Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’IRIS, pour qui l’attitude de Trump sur la scène internationale « continue de stupéfier » les diplomates.

Plus encore que sa politique, l’agressivité de Donald Trump et son mépris manifeste des codes diplomatiques à l’égard de ses partenaires a d’ores et déjà affecté la relation des Etats-Unis avec l’Allemagne. Alors que Berlin considère Washington comme son plus proche allié depuis l’après-guerre, Angela Merkel ne décolère plus contre les décisions jugées « erratiques » du milliardaire américain. Au point de retirer dans son programme électoral le mot « ami » qui caractérisait jusqu’alors les Etats-Unis.

Face à Trump, Macron condamné au pragmatisme

Les bourdes et les coups de menton du magnat de l’immobilier, aggravés par une posture « viriliste » et court-termiste, se doublent d’une attitude à l’étranger qui ne laisse que peu de place à l’installation de relations de confiance avec ses alliés. « La spécificité de Trump est qu’il se sert de la scène internationale essentiellement pour adresser des messages au coeur de son électorat américain. Cela joue en négatif sur le plan extérieur, mais cela renforce son assise intérieure », note la politologue Marie-Cécile Naves, auteur de « Trump, l’onde de choc populiste ».

Reste que le président de la première puissance mondiale demeure un interlocuteur incontournable pour qui veut jouer sa partition dans le concert des nations. Ce qui contraint ses partenaires à faire preuve de souplesse et de patience dans l’espoir d’apprivoiser un président américain qui peut afficher des attitudes contradictoires. Après lui avoir raccroché au nez, Donald Trump s’est ostensiblement réconcilié avec le premier ministre australien Malcolm Turnbull en résumant la brouille d’une tirade singulière: « On n’est pas des bébés ».

Soucieux d’afficher son refus de céder aux excentricités de l’hôte de la Maison Blanche tout en maintenant le dialogue, Emmanuel Macron doit lui aussi faire preuve de « ‘pragmatisme » à l’heure où les deux pays combattent ensemble l’Etat islamique. D’où le maintien de l’invitation pour le 14 juillet en dépit du rafraîchissement des relations avec Washington. « Emmanuel Macron souhaite faire en sorte que le président des Etats-Unis ne soit pas isolé. Il prend quelques fois des décisions fortes que nous regrettons, comme par exemple sur le climat. Mais on peut faire deux choses: soit on dit ‘On ne vous parle plus parce que vous n’avez pas été gentil’, soit au contraire on continue de tendre la main (pour) le ramener dans le cercle », a résumé le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner.

Ce faisant, « Macron teste son partenaire américain, renchérit Marie-Cécile Naves. Et il s’affiche aux yeux du monde comme une figure du dialogue sur la scène internationale ». En acceptant de faire le voyage à Paris, Donald Trump a d’ores et déjà acté qu’il était prêt à collaborer avec son homologue français. Ce qui n’est déjà pas si mal.

Interview pour le « HuffPost », le 13/07/17

(Photo : POOL NEW / REUTERS)

Sur le même thème

A propos Marie-Cécile Naves 285 Articles
Marie-Cécile Naves est politologue, chercheuse associée à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), et vice-présidente du think tank européen Sport et Citoyenneté. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages sur les droites aux Etats-Unis, les enjeux socio-politiques du sport, les discriminations. Elle enseigne à l'université Paris-Nanterre et à Audencia Business School.