Chelsea Manning dans le « Vogue » américain. Un soft power anti-conservateur

Le numéro de septembre 2017 du Vogue américain publie une interview de Chelsea Manning, photographiée par la portraitiste Annie Leibovitz. Cette ancienne militaire transgenre, baptisée Bradley à la naissance, est une icône politique, un symbole de la résistance à l’Amérique conservatrice.

Le combat politique se nourrit de symboles. Chelsea Manning en est un, sans aucun doute et à plus d’un titre. Entre février et avril 2010, Bradley Manning, alors analyste des services secrets de l’armée en Irak, avait fait parvenir à WikiLeaks plus de 700 000 documents classifiés ou sensibles, faisant état de meurtres de civils, dont des enfants et des journalistes, par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan. Lanceur d’alerte ou traître à la nation ? La cour martiale a tranché en la condamnant en 2013 à 35 ans de prison. En détention, elle a pu bénéficier d’un traitement hormonal et d’une opération pour devenir biologiquement une femme. Mais elle y fut également soumise à des traitements « cruels, inhumains et dégradants », selon le rapporteur de l’ONU sur la torture. Barack Obama, quelques jours avant son départ de la Maison blanche, en janvier 2017, lui a accordé une remise de peine. Chelsea Manning est sortie de prison en mai dernier, au grand regret de Donald Trump qui lui a reproché sa trahison et son ingratitude dans un tweet – en se gardant d’utiliser le « he » ou le « she ».

Fin juillet, le Président américain annonçait, à nouveau par la voie de Twitter, et sans concertation avec le Pentagone, qu’il comptait interdire aux transgenres l’accès à des postes militaires au prétexte que les opérations de changement de sexe coûteraient trop cher à l’armée et que les personnes transgenres lui feraient subir des « perturbations ». Il a, depuis, signé un décret en ce sens. Ce qu’on peut voir comme une allusion indirecte à Manning, qui a publiquement parlé de « décision lâche », est aussi un cadeau de Trump aux ultra-conservateurs qui mènent un combat contre les droits des LGBTQ avec notamment les « bathroom bills » et qui n’ont jamais accepté la fin de la loi « Don’t Ask, Don’t Tell » dans l’armée, impulsée par Obama.

Or, il existe un décalage entre l’opinion publique et les velléités de discriminations contre les homosexuel(le)s et les transgenres. Ainsi, les deux tiers des Américains acceptent le mariage entre personnes de même sexe et les projets de « bathroom bills » suscitent une indignation croissante au point qu’ils sont la plupart du temps abandonnés. Par ailleurs, depuis l’élection de Trump, la société civile a fait montre de sa faculté de mobilisation contre les mesures ou paroles discriminatoires du nouveau président, qu’il s’agisse des « Women’s March » du 21 janvier, de la « March for Science » du 22 avril ou encore du lobbying citoyen et associatif contre la « Trumpcare » qui vise en particulier la santé sexuelle et reproductive des femmes.

LE SOFT POWER DES ANTI-TRUMP DANS LA SOCIÉTÉ CIVILE

Pour l’heure, c’est de là, plus que d’un parti démocrate prisonnier de ses divisions, que viendra la critique. D’une part, les répertoires d’action des militants sont inventifs et efficaces. Le rôle des réseaux sociaux est immense. De plus, ils peuvent compter sur le précédent du militantisme homosexuel, État fédéré par État fédéré, en faveur de la reconnaissance par la loi du mariage entre personnes de même sexe, dont la constitutionnalité est aujourd’hui garantie. Ironie du sort, l’exemple des mobilisations du Tea Party, entre 2009 et 2013, donnent aussi des idées à la gauche américaine. D’autre part, la défense des droits des minorités et des femmes est également portée par une partie du monde de la culture, du divertissement, du sport et du luxe. Le Président a eu beau jeu de se moquer d’une « boboïsation » de cette opposition, notamment le 21 janvier. Le soft power des anti-Trump trouve cependant ici l’un de ses leviers les plus puissants.

Chelsea Manning en est l’illustration. Son tweet qui accompagne la photo en maillot de bains dans Vogue parle de sa liberté retrouvée. Elle se réjouit d’être enfin « elle-même », assume de nourrir ses « valeurs de responsabilité, de compassion ». Icône des transgenres, ancienne militaire, Manning incarne l’invention de soi. Que Vogue surfe sur ce storytelling n’est pas surprenant. Le monde du luxe, quand il s’agit de sexualité ou d’identité sexuée, alterne entre différents tableaux. Il peut présenter une sexualité provocatrice, avec des allusions à la prostitution ou à la religion, par exemple. Il peut aussi jouer sur le genre par un marketing dégenré ou par la vague actuelle d’images publicitaires mettant en scène l’homosexualité féminine ou masculine.

En réalité, ce que ces iconographies de luxe donnent à voir, c’est que les élites auxquelles elles s’adressent ont une palette de possibilités très large, presque infinie. Les tendances sont changeantes, et un fort pouvoir d’achat leur permet être « in » à tout prix, de surfer sur différentes vagues. C’est une liberté qui se monnaye mais qui envoie un message sur la liberté d’être ce que l’on a envie d’être. L’identité corporelle choisie est une forme de résistance. Par extension, l’identité de genre désirée l’est aussi.

Chelsea Manning, en faisant irruption dans l’espace public, en rendant visible un corps transgenre épanoui, en s’imposant par ce qu’elle a choisi d’être, montre, comme pourrait le dire Michel Foucault, qu’on ne peut la réduire aux cadres imposés. Le corps de Chelsea Manning veut se faire entendre, c’est un outil d’émancipation et de protestation. Sa double libération (de prison et d’un corps d’homme qui n’était pas le sien) incarne une expérience politique collective dans l’Amérique conservatrice qui n’est pas près de s’éteindre.

 

 

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