« Alt-right » et l’extrême droite américaine (interview)

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Interview accordée à Régis Meyran pour « Alternatives économiques », publié le 11/09/17.

« Alt-right », le nouveau visage de l’extrême droite américaine

La nouvelle extrême droite américaine, qui s’auto-désigne de façon euphémisée par le terme « alt-right » (droite alternative), a pour base populaire une nébuleuse aux contours flous, qui rassemble différents groupes aux intérêts divers : suprématistes1 blancs, néonazis, commandos chrétiens anti-avortement, sociétés secrètes comme le Ku Klux Klan, organisations paramilitaires « patriotiques »…

Cette nébuleuse a émergé dans les années 1970. Elle a connu une première heure de gloire dans les années 1990, notamment avec l’attentat à la voiture piégée d’Oklahoma City en 1995, contre un immeuble fédéral. L’auteur de l’attentat, Timothy McVeigh, faisait partie du Mouvement des miliciens, un groupe complotiste paramilitaire qui entend lutter contre l’interdiction des armes à feu et contre le « nouvel ordre » d’un supposé « Etat mondial ». Ce fut l’acte terroriste le plus destructeur de l’histoire américaine avant le 11 septembre 2001, provoquant la mort de 180 personnes et faisant plus de 600  blessés.

Un Noir à la Maison Blanche ? Insupportable !

 Très surveillés par le FBI, ces groupes se sont « assagis » sous l’ère Bush Jr, car ils estimaient être « représentés » par ce président. Après l’élection de Barack Obama en 2008, la nébuleuse redevient extrêmement active, notamment sur Internet, et atteint un record historique avec plus de 1 300 groupes recensés. Avoir un Noir à la Maison blanche apparaît comme insupportable pour les tenants de l’identité blanche et chrétienne, surtout dans le grand Sud-Est, c’est-à-dire dans les anciens Etats confédérés – qui, pendant la guerre de Sécession (1861-1865), se sont brièvement séparés des Etats-Unis d’Amérique, car opposés à l’abolition de l’esclavage.

Peu nombreux et très éparpillés, ils ont réussi à trouver un écho auprès des « white trash », cette partie très pauvre de la population qui a l’impression d’être l’oubliée de la mondialisation. L’alt-right appelle désormais à l’unification de l’extrême droite par des manifestations publiques, comme celle tristement célèbre de Charlottesville, au cours de laquelle une voiture a foncé dans la foule des contre-manifestants, causant un mort et des dizaines de blessés le 12 août dernier.

Un pilier de l’électorat Trump

Donald Trump s’est indéniablement appuyé sur ces groupes pour se faire élire. Pour autant, est-il lui-même une émanation de l’alt-right ? Pour Marie-Cécile Naves, auteure d’un livre sur l’actuel président américain2, ses rapports avec l’extrême droite sont purement opportunistes. Certes, Fred Trump, son père, a été arrêté par la police lors d’une émeute provoquée par le Ku Klux Klan à New York City, dans les années 1920, mais ses liens avec ce groupe restent flous. En outre, quand père et fils ont travaillé ensemble, ils ont essuyé un procès pour discrimination raciale à la suite d’une affaire d’attributions de propriétés immobilières. Enfin, Donald Trump a contribué activement à diffuser l’idée (fausse) que Barack Obama était un non-américain, de confession musulmane qui plus est.

Les rapports de Donald Trump avec l’extrême droite sont purement opportunistes

Mais, selon Marie-Cécile Naves, « il est difficile de savoir quelles sont ses véritables convictions. C’est d’abord un cynique qui veut réaliser des objectifs mercantiles ou politiques. Ce n’est pas nécessairement rassurant : aujourd’hui, il a besoin des idées suprémacistes pour séduire sa base électorale et il est prêt à leur donner des gages. »Donald Trump galvanise l’extrême droite, la rend plus visible et lui permet de gagner en confiance, dans un pays où la liberté d’expression est absolue.

Une « identité blanche » menacée

L’alt-right s’est trouvée un leader avec Richard Spencer, directeur du National Policy Institute, un think tank dédié au suprématisme blanc. Pour ce dernier, l’identité blanche américaine est menacée par les minorités (Noirs, Hispaniques et Juifs). Il appelle de ses vœux un ethno-Etat blanc, au sein duquel serait mis en place un « droit au retour » (sic) pour tous les Blancs (soi-disant sur le modèle israélien) supposés être en danger dans le monde. Il souhaite également créer un groupe d’ « élus blancs » au Congrès.

Pour autant, il ne faut pas y voir une réminiscence de théories du racisme biologique. Pour Daniel Steinmetz-Jenkins, chercheur à l’université de Californie (Berkeley), l’alt-right n’a d’ailleurs quasiment aucun soutien à l’université. Il faut aller voir plutôt du côté d’activistes, très présents sur l’Internet, soutenus par quelques très rares intellectuels.

Lutter contre le « marxisme culturel »

Leur idée-force, qui s’apparente à une théorie du complot, est qu’il faut lutter contre le « marxisme culturel ». Selon l’alt-right, les intellectuels marxistes, notamment ceux de l’Ecole de Francfort (Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse…), ont voulu détruire le monde occidental, de l’intérieur et par le biais de la culture, en y diffusant le multiculturalisme, la culture LGBT, l’écologie et le « politiquement correct ». Paul Gottfried, inventeur du terme « alt-right » et mentor de Richard Spencer, qui se présente comme un « nationaliste blanc nietzschéen » et un « paléoconservateur » (opposé donc aux néoconservateurs du Parti républicain), a, dans de nombreux discours, appelé à reprendre l’héritage du fascisme et dénoncé les « maladies » du multiculturalisme et de l’Etat-providence.

Mais comment lutter contre le marxisme culturel ? En utilisant sa stratégie pour mieux le combattre, c’est-à-dire en révolutionnant le monde par les idées. L’universitaire californien Martin Jay a ainsi relu les travaux de l’Ecole de Francfort, comme les écrits du théoricien marxiste italien Antonio Gramsci (pour qui la révolution devait passer par la culture, dans un combat d’idées contre l’idéologie capitaliste), et à partir de ces lectures il propose une « révolution culturelle », conservatrice et nationaliste blanche.

« Marx was kinda right »

De même, Steve Bannon, l’ex-bras droit de Donald Trump à la Maison Blanche qui a repris la tête de son organe de presse ultraconservateur Breitbart News, revendique un grand intérêt pour le théoricien fasciste italien Julius Evola, pour l’Action française et en même temps pour Gramsci. Richard Spencer aime même à se présenter comme « le Karl Marx de l’alt-right » : twittant « Marx was kinda right », il veut souligner ainsi que la mondialisation, créée par le capitalisme bourgeois, a fabriqué une masse indifférenciée de prolétaires aliénés. Evidemment, la solution suprémaciste qu’il veut apporter à ce problème ne se trouve pas chez Marx…

Un mouvement global

L’extrême droite américaine participe donc d’un mouvement d’idées transnational et global et cultive des liens avec leurs homologues dans divers pays européens, comme en Russie Aleksandr Dugin. Le magazine Telos, laboratoire d’idées de l’alt-right, a ainsi multiplié les références à la Nouvelle droite française dans les années 1990. On retrouve les auteurs de Telos dans le principal magazine intellectuel qui se veut proche de Donald Trump, American Affairs, et qui englobe, au nom d’une commune « révolution conservatrice », Donald Trump, les partisans du Brexit et le parti de Marine Le Pen. L’alt-right propose, de fait, une stratégie bien huilée, qui pour l’heure va de succès en succès.

  • 1.Le suprématisme blanc est une idéologie selon laquelle la race blanche est naturellement supérieure aux autres races et doit donc les dominer, en constituant une élite blanche et en discriminant les membres des autres races.
  • 2.Trump, l’onde de choc populiste, FYP Editions, 2016

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