Mon interview-portrait par le site « Femmes de l’ESR »

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Le site « Femmes de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) » a publié mon interview-portrait, dans sa newsletter de février 2018.

Qui ? Marie-Cécile Naves

Missions ? Chercheuse associée à l’IRIS – Vice-Présidente du Think Tank européen Sport et Citoyenneté – Co-directrice de publication du site Chronik

La Phrase ?  « Les institutions – famille, école, sphères de loisir, etc. – demeurent fortement empreintes de stéréotypes de genre intériorisés, souvent involontaires, qui sont un marqueur identitaire fort. »

 

Vous êtes docteure en science politique et chercheuse associée à l’IRIS, vos travaux portent entre autres sur l’égalité femmes-hommes : comment s’inscrivent les enjeux de l’égalité dans le cadre politique ?

Votre question est très pertinente car précisément, une partie de mon travail consiste à faire en sorte que le pouvoir politique, et les décideurs en général, se nourrissent des travaux scientifiques. Malheureusement, le champ de la recherche et le champ politique demeurent encore trop étanches, parce que les cultures professionnelles sont différentes, parce que certain.e.s estiment qu’il faut défendre des identités professionnelles figées, sans voir que le monde change, ce qui entretient la défiance réciproque. Or, à l’heure des identités intellectuelles – individuelles et collectives – fluides et multiples, à l’heure aussi où la société qui est la nôtre est plus complexe, changeante, ouverte et connectée que jamais, à l’heure où il est urgent de faire de la connaissance et de l’éducation de tou.te.s une priorité nationale et internationale, ce raisonnement ne tient plus. C’est un gâchis de connaissances, un manque de curiosité et une perte de richesses et de confiance.

La recherche a vocation à servir le bien public.

Le cas de l’égalité, notamment de l’égalité entre les femmes et les hommes, est emblématique. Aujourd’hui, beaucoup, dans la classe politique et dans les médias, s’étonnent de l’ampleur des violences faites aux femmes – physiques, verbales, symboliques, économiques, etc. – et plaident pour des politiques publiques d’éducation à l’égalité dès le plus jeune âge et. Mais le mépris que certains, il y a quelques années, ont affiché pour les études de genre et les travaux de recherche interdisciplinaires sur le sujet, par dogmatisme idéologique, ignorance et/ou mépris pour les scientifiques, nous a fait perdre du temps. De plus, de nombreux travaux internationaux (OCDE, ONU et même FMI) démontrent par exemple que les inégalités entre les femmes et les hommes accentuent la pauvreté. On pourrait aussi prendre l’exemple du multiculturalisme – qui est un fait, n’en déplaisent à certain.e.s – et du fléau des discriminations liée à l’origine ou à la religion, réelle ou supposée. La méconnaissance de certaines réalités sociales et de leurs potentalités, par des responsables politiques, qui est abyssale, doit être comblée par une confiance accordée aux scientifiques qui travaillent sur ces sujets. Agir, c’est d’abord comprendre. Sur le fond, c’est une bataille des idées qui se joue aujourd’hui. Les idées d’émancipation et d’égalité sont affaiblies.

Du côte des chercheur.se.s, il faut aussi accepter de faire un travail de vulgarisation, de diffusion pédagogique du savoir. C’est un rôle citoyen. Beaucoup l’endossent mais d’autres privilégient encore un réflexe de « tour d’ivoire » qu’il faut bien qualifier de délétère. La recherche a vocation à servir le bien public. Pour cela, il faut outiller les chercheur.e.s et les enseignant.e.s et valoriser, dans la carrière, ce travail de vulgarisation. Dans une société apprenante, de surcroît confrontée à des ennemis toujours plus dangereux qui relèguent, avec les « fake news » par exemple, le travail des scientifiques au statut de simple « opinion », c’est un combat qui s’engage. Mais cela demande des moyens.

Il faut aussi des passeur.se.s et c’est ce qui me motive. Je l’ai fait à France Stratégie, en cabinet ministériel, je continue de le faire à l’IRIS, à Sport et Citoyenneté et sur le site d’analyse et d’information que j’ai co-fondé : Chronik.fr.

En 2014, dans le cadre de votre activité à France Stratégie, vous avez publié un rapport intitulé « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons : un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance ». Les conclusions de celui-ci pointaient vers des raisons irrationnelles (clichés, habitudes, etc.) pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce rapport, que j’ai co-dirigé et qui nous avait été commandé par Najat Vallaud-Belkacem lorsqu’elle était ministre des Droits des femmes, a été un tournant pour moi. Non seulement sur le plan de ma carrière, mais aussi de ma rencontre avec cette ministre inspirante, combative et travailleuse acharnée, et sur le fait qu’on peut intéresser médias, politiques et associations avec un travail qui s’appuie sur des réflexions scientifiques exigeantes. C’est difficile mais possible. Ce rapport fait en effet appel à des recherches universitaires très pointues et reconnues, dans plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales, et il a fait travailler ensemble des spécialistes de France Stratégie et des universitaires au profil différent mais complémentaire. Il participe, à son niveau, de la lutte contre l’endogamie dans la production de politiques publiques.

La petite enfance, l’école, l’orientation scolaire, le sport, la culture, la santé et les jouets sont abordés. Dans toutes ces sphères de socialisation de l’enfance et de l’adolescence, on réalise que les clichés, les attentes, la reproduction sociale perpétuent les inégalités. Les institutions – famille, école, sphères de loisir, etc. – demeurent fortement empreintes de stéréotypes de genre intériorisés, souvent involontaires, qui sont un marqueur identitaire fort. Et ce dernier est encore plus prégnant dans les classes populaires, quel que soit le territoire de vie. On touche à la vie personnelle, intime des gens. Voilà pourquoi, bien que ce soit un enjeu politique, c’est difficile à combattre.

Chaque chapitre du rapport s’accompagne de propositions de politiques publiques. Celles sur la promotion de la mixité de l’orientation et des métiers a par exemple été reprise ; je suis encore très souvent sollicitée sur les enjeux du sport chez les jeunes filles, qui y sont détaillés ; et on parle de plus en plus des problèmes engendrés par l’approche genrée que le corps médical a des patient.e.s.

Ce rapport, comme d’autres travaux, témoigne de ce que les sciences s’inscrivent dans la société : elles s’adressent à elle et y prennent corps. Si, comme le dit Eric Fassin, les sciences sociales, en particulier, interrogent le monde, c’est que monde dont elles font partie les interroge. Il faut bien sûr préserver l’autonomie du savoir, en particulier dans la problématisation, la formulation des objets d’intérêt et de recherche. Le savoir est politique, nécessairement engagé, par exemple par ce qu’il met au jour l’implicite, le non-dit, alors même que le niveau du débat public est aujourd’hui extrêmement faible.

Vous êtes spécialiste de la société américaine, la vague masculiniste peut-elle être envisagée comme une des raisons de la victoire du candidat Trump ?

Je travaille sur les droites américaines depuis 20 ans ; c’était le sujet de ma thèse et j’ai, depuis, publié quatre livres sur le sujet, dont deux sur Donald Trump. Dans le dernier, « Trump, la revanche de l’homme blanc » (Textuel, janvier 2018), j’ai souhaité me livrer à une analyse de sa présidence au prisme du genre. On parlait beaucoup, en France, de sa complaisance et de ses liens avec le racisme et le capitalisme dérégulé, mais peu de la dimension genrée de son projet politique. Or celle-ci ne se résume pas au rapport personnel de domination qu’il entretient avec les femmes – même s’il ne faut pas le négliger. C’est aussi une vision de la société qui « rencontre », qui capte une attente d’une partie de l’Amérique qui n’accepte pas les évolutions démographiques et sociologiques, et dont le livre démontre qu’elle est présente dans sa politique intérieure, dans sa politique étrangère, dans son style de communication et son iconographie. C’est donc systémique et concret. On ne peut pas expliquer la victoire de Trump par le seul argument économique, d’autant que ses électeurs ne sont pas tous, loin s’en faut, hostiles au néolibéralisme, et ce, même parmi les moins fortunés.

Trump chercher à montrer que la masculinité hégémonique, au sens où l’entend par exemple Raewyn Connell, qui vise la perpétuation d’un système patriarcal, est aux affaires et que, symboliquement, les hommes reprendront une place prétendument et indûment perdue du fait des progrès de l’égalité entre les femmes et les hommes. Trump souhaite délibérément réhabiliter, renforcer un modèle de société fondé et construit sur la domination masculine.

Les affects, les émotions ont un rôle immense dans le projet de ce président. Il a habilement su jouer sur les peurs, le ressentiment, les frustrations mais aussi les aspirations d’une population que le sociologue Michael Kimmel a nommée les « angry white men », ces « hommes blancs en colère ». La politique identitaire, c’est bien sûr la « race » et la religion. C’est aussi le genre. Les angry white men croient être victimes d’une discrimination à l’envers. Ils sont convaincus de se faire confisquer « leur » place, « leur » prestige social, « leurs » emplois dans « leur » pays. Les hommes blancs en colère – qui ne sont qu’une partie des hommes blancs, la majorité s’accommodant très bien du multiculturalisme, de l’immigration et de l’égalité femmes-hommes – se sentent « doublés dans la file », selon l’expression de la politiste Arlie Russell Hochschild.

Les réseaux militants masculinistes ont eux bien compris, avant Trump, l’instrumentalisation qu’ils pouvaient faire de ce ressentiment. Ils ont construit progressivement une vaste sphère dans laquelle gravitent de nombreux groupes et groupuscules qui ont fait d’Internet leur terrain de jeu. Les masculinistes confondent, ou font semblant de confondre, critique des hommes et critique du patriarcat. Pour eux, les hommes sont aujourd’hui dominés du fait du renversement de « l’ordre naturel des choses » et/ou de l’ordre biblique et moral. La crainte d’une érosion de la complémentarité naturelle des sexes, dans une vision instrumentalisée de la biologie, est très présente.

Or, masculinisme et racisme se rejoignent souvent. Par exemple, l’horreur du métissage, la haine des immigrés, la peur de la disparition de la « race blanche » sont l’un des fondements de l’opposition à l’avortement aux États-Unis. Et l’on retrouve des idéologies et des réseaux semblables en France.

Donald Trump est un héros masculiniste. « Make America Great Again » signifie « Make American White Men Great Again ». Il en fait la preuve avec ses choix budgétaires et fiscaux, l’intensification de la limitation de l’accès à l’avortement et à la contraception, ou encore la dérégulation de la lutte contre le viol sur les campus universitaires.

Or nous voyons, depuis son élection et plus encore avec #MeToo, que la vague égalitaire est plus puissante que la vague masculiniste, à long terme mais aussi à court terme. Reste à la traduire sur un plan électoral.

Vous êtes aussi Vice-Présidente du Think Tank européen Sport et Citoyenneté et vous étudiez les enjeux socio-politiques du sport, pouvez-vous nous présenter les activités du Think Tank ?

Sport et Citoyenneté vient de fêter ses dix ans. C’est le think tank en France et en Europe spécifiquement dédié au sport, et plus précisément aux enjeux socio-politiques, géopolitiques et citoyens du sport et de l’activité physique. Parmi les travaux en cours, un projet européen sur « les villes actives », une réflexion sur l’insertion des réfugiés par le sport, une publication à venir sur le sport féminin et un projet sur l’éducation par le sport dans la société apprenante. Par une forte ouverture à l’international, par le souhait de faire du sport un levier d’innovation sociale au sens large, Sport et Citoyenneté est une interface entre chercheur.se.s, décideur.e.s, actrices et acteurs du sport au quotidien.

Je prendrais un exemple, que je connais de près. Lorsqu’elle était ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Najat Vallaud-Belkacem a mis en place, avec Paris 2024, la « semaine de l’olympisme et du paralympisme à l’Ecole », dans le cadre des futurs Jeux. C’est une grande satisfaction pour moi, qui ai été sa conseillère sport dans son cabinet, de voir cette mesure reconduite avec l’actuel ministre, et même pérennisée jusqu’en 2024. C’est la preuve que le sport peut transcender les clivages politiques et, concernant l’éducation en particulier, qu’il est au cœur de l’interdisciplinarité des apprentissages : avec le sport, on peut apprendre, et avoir envie d’apprendre, les mathématiques, l’histoire, les SVT, et réciproquement. Il permet aussi d’acquérir des « soft skills » (solidarité, empathie, souci de soi, respect de son corps, compétition dans le respect de l’autre, etc.) qui vont devenir incontournables à l’heure de l’intelligence artificielle, non seulement dans les études, mais dans le monde du travail, quel que soit le niveau de qualification.

Pour conclure, je crois qu’il faut prendre acte de la complexité du réel et de la nécessité de développer des outils d’action (et donc d’analyse) innovants, capables d’y faire face. Avoir une pensée exigeante et surtout optimiste. Le déclinisme ne mène à rien.

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