Le sport, levier d’innovation sociale et politique

La ministre des Sports, Laura Flessel, souhaite le développement du sport pour tou.te.s à des fins de santé, d’égalité femmes-hommes, et de cohésion et d’insertion sociales. En amont des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 se pose en effet, avec une acuité toute particulière, la question de la promotion du sport non seulement comme objet, mais aussi comme levier d’innovation des politiques publiques.

L’innovation dans les politiques publiques ne cesse d’être repensée, alors même que notre modèle social est confronté à des défis semblables à ceux de nos voisins européens : gérer les conséquences de la crise ; lutter contre les différentes formes d’inégalités ; adapter les politiques sociales au vieillissement de la population, à la transformation des modes de vie, à l’émergence de nouveaux besoins ; promouvoir l’éducation et la formation tout au long de la vie, etc.

Le sport, sujet transversal s’il en est, apparaît comme un terrain d’analyse propice et comme une ressource sur laquelle s’appuyer, à partir de deux perspectives. La première est que tous les indicateurs sont au rouge quant à la pratique d’une activité physique ou sportive régulière : en France, elle est en baisse depuis plusieurs années, toutes générations confondues – hors EPS à l’École -, et ce, malgré la pléthore de messages d’information et de prévention.

Consciente en particulier des implications de la sédentarité sur la santé, Laura Flessel entend « remettre en mouvement » trois millions d’individus dans les prochaines années, d’une part en mettant en place des incitations à s’inscrire dans un club sportif et à prendre une licence, d’autre part en imaginant de nouveaux moyens de sensibilisation à pratiquer régulièrement une activité physique – au moins 30 minutes par jour, selon les standards de l’OMS.

Or, selon la ministre, qui entend doter les Français.e.s d’une véritable « culture sportive », dès les plus jeune âge et tout au long de la vie, « le challenge est celui de la transformation. » En effet, développer la pratique sportive nécessite des dispositifs innovants alliant universalisme et ciblage car, selon le territoire de vie, le sexe, la CSP, l’âge, le capital culturel, sans oublier l’état de santé et la confrontation éventuelle à une situation de handicap, l’incitation et l’accompagnement à rompre avec les habitudes sédentaires ne seront pas les mêmes. Mais comment cibler certaines catégories de population sans les stigmatiser ? Les pouvoirs publics, parfois prisonniers de stéréotypes, n’y sont pas toujours parvenus.

APPRÉHENDER DIFFÉREMMENT, PAR LE SPORT, L’AGENDA SOCIAL

Intervient alors la seconde perspective. En matière de politiques publiques, l’innovation consiste en particulier à appréhender un item de l’agenda d’une manière nouvelle, voire inattendue. Or, le sport est une porte d’entrée pour traiter différemment et efficacement les sujets de santé, d’éducation, d’employabilité, de lien social, de mixité ou encore d’inclusion.

Comment améliorer la performance des services publics rendus à l’usager, dans un contexte de tension des finances publiques ? Aujourd’hui, on privilégie de moins en moins une couverture traditionnelle des risques sociaux – la réparation a posteriori – et de plus en plus une logique d’investissement social et donc, notamment, de prévention des risques – éviter les maladies chroniques ou métaboliques, anticiper la désaffiliation sociale, retarder l’entrée dans la dépendance, etc.

Le sport apparaît comme un véritable laboratoire de transformation des politiques publiques, hors du monde sportif stricto sensu, dans une visée prospective. Il importe d’en faire un sujet essentiel d’une recherche-action participative, décloisonnée, interdisciplinaire.

Néanmoins, si l’on part des besoins des individus, on se rend compte que certaines aspirations comme l’amélioration du cadre de vie, l’évolution de la carrière professionnelle, la lutte contre les discriminations et l’assurance d’une égalité réelle des droits doivent, et peuvent, être prises en compte par les pouvoirs publics, rendant pour partie caduque la dichotomie réparation/prévention. Le sport en donne une illustration.

L’impulsion donnée par la loi de Modernisation de notre système de santé de 2016, qui permet, sous certaines conditions, la prescription médicale d’activités physiques et sportives, ainsi que la publication, depuis plusieurs années, de travaux de recherche et leur large diffusion par divers organismes et un think tank, qui appréhendent le sport comme un moyen de prévenir et de participer à la guérison de certaines pathologies, ont fait bouger les lignes et les représentations collectives.

La création de dispositifs d’activité physique ou sportive destinés aux personnes sédentaires nécessite un accompagnement adapté, des protocoles et la mise au jour d’un lien avec d’autres objectifs : bien-être, confiance en soi, solidarité intergénérationnelle, lutte contre l’isolement, (ré-)insertion professionnelle, par exemple.

L’innovation est rarement mise en place de manière descendante et uniforme. De plus, elle surgit, souvent, de situations de contraintes. En milieu rural, où l’on passe beaucoup de temps dans sa voiture ou, au contraire, l’on sort peu de chez soi, où la population vieillit, où les déserts médicaux sont souvent légion, les besoins ne sont pas les mêmes que dans une métropole ou dans une banlieue. Les exemples vertueux se multiplient qui sont permis par le travail conjoint de divers protagonistes (éducateur.trice, diététicien.ne, médecin, administrations, associations culturelles et d’insertion, usagers eux-mêmes) et s’appuient sur de nouvelles modalités de financements (contrats de ruralité, Agences régionales de santé, mécénat pro bono, etc.)

METTRE À PLAT LA GOUVERNANCE

L’innovation dans de telles politiques médico-socio-sportives se définit donc par de nouvelles méthodes. Tout d’abord, elles sont souvent co-construites par l’ensemble des actrices et des acteurs. À l’évaluation de leur santé par le corps médical et de leur condition physique par le personnel sportif encadrant s’ajoute celle que les individus font eux-mêmes de leur bien-être physique et mental, de leur estime de soi, de leur hygiène et conditions de vie.

Citoyen.ne.s et usagers ne sont plus en bout de chaîne mais au cœur d’une écologie de l’échange et du partage qui produit de l’efficacité par la connaissance et la confiance. Véritables expert.e.s, ils et elles sont indispensables à la compréhension des enjeux, à l’aide à la décision, à l’élaboration des solutions et à l’évaluation des résultats.

                          Aller plus loin : « Paris 2024 impose une vision politique du sport »

C’est aussi la gouvernance des politiques publiques qui se transforme. Une clé de succès est souvent la mise en place d’une gouvernance élargie. La création d’un « living lab » du sport dans chaque région, comme le souhaite Laura Flessel, et qui regrouperait, idéalement sous la forme d’un tiers-lieu hors des structures traditionnelles, acteurs publics, privés marchands et associatifs, en serait une déclinaison pérenne.

PENSER DE NOUVEAUX MODÈLES DE POLITIQUES PUBLIQUES

Le sport apparaît donc comme un véritable laboratoire de transformation des politiques publiques, hors du monde sportif stricto sensu, dans une visée prospective. Il importe désormais d’en faire un sujet essentiel d’une recherche-action participative, décloisonnée, interdisciplinaire, impulsée ou encouragée par les décideurs, en lien avec les universités, actrices incontournables des territoires, pour mieux penser les politiques publiques, envisagées de manière transversale. Il peut aider à fonder, sur différents sujets de l’agenda, de nouvelles evidence-based policies.

Parce que les véritables innovations ont un impact au-delà de leur sphère d’influence initiale, le souci de partager la connaissance et l’expertise acquises comme un bien commun est essentiel. Au-delà, il s’agit bel et bien d’inventer de nouveaux modèles de politiques publiques, plus efficaces et plus efficientes, adaptées aux besoins évolutifs des populations, à partir d’expériences locales documentées, d’évaluations nouvelles et de la diffusion large de bonnes pratiques, françaises et internationales, sur lesquelles capitaliser.

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