Trump et les femmes, un combat politique à plusieurs rounds

Il faut remonter à l’affaire Monica Lewinsky pour voir pareil déballage sur la vie sexuelle du président des États-Unis en exercice. Alors que, dans le contexte de l’affaire Weinstein, l’opposition politique à Trump est susceptible d’être menée par les mouvements féministes, Stormy Daniels, Summer Zervos et Karen McDougal incarnent une autre bataille des femmes contre le président en le prenant à son propre piège, celui de la mise en scène médiatique. Et tout ceci n’est pas sans cohérence. 

Les affaires Zervos, McDougal et Daniels, qui secouent aujourd’hui la Maison blanche, ne sont pas de simples accusations de starlettes ou d’actrices pornographiques en mal de notoriété contre le président en exercice. Leurs histoires individuelles – par ailleurs différentes les unes des autres –, mais surtout leur mise en récit, leur médiatisation et leur signification politique, d’une part, s’inscrivent dans une continuité depuis les affaires Anita Hill et Monica Levinsky et, d’autre part, prennent place dans le contexte du scandale Weinstein et du mouvement #MeToo. Elles sont en effet le produit de tout cela à la fois.

Summer Zervos avait participé à l’émission de téléréalité The Apprentice. En octobre 2016, elle a affirmé que Trump avait tenté de l’embrasser contre son gré dans ses bureaux new yorkais en 2007, lorsqu’il était animateur de cette émission, et d’avoir pratiqué sur elle des attouchements lors d’un rendez-vous professionnel dans un hôtel de Beverly Hills. Une dizaine d’autres femmes ont accusé Trump de harcèlement sexuel et même de viol après la divulgation, pendant la campagne, de la vidéo dans laquelle il se vantait d’avoir profité de sa notoriété pour commettre des agressions sexuelles. Cette vidéo a été le déclencheur de la libération de leur parole.

Trump n’a cessé, depuis, de qualifier ces accusations de fausses. Face à ces dénégations, Summer Zervos a, en janvier 2017, assigné le président devant la Cour suprême de l’État de New York, invoquant des « déclarations mensongères et diffamatoires » dont elle s’estime victime. En décembre dernier, l’un des avocat du président a demandé l’annulation de la procédure. Mais la juge chargée du dossier a récemment qualifié la plainte de « recevable ». Si elle aboutissait, d’autres femmes pourraient emboîter le pas à Zervos.

La juge Schecter a rejeté l’argument des conseils de Trump consistant à dire qu’un tribunal d’État n’avait aucun pouvoir sur un président en exercice. « Personne n’est au-dessus des lois », a-t-elle avancé, estimant que le président des États-Unis ne bénéficie d’aucune immunité quand il s’agit de faits relevant de la vie privée. Ironie du sort pour Donald Trump, la juge a cité une décision de la Cour suprême autorisant Paula Jones à poursuivre le président Bill Clinton pour harcèlement sexuel. Jones avait été employée de l’État de l’Arkansas, dont Clinton était alors gouverneur. L’affaire Paula Jones avait précipité l’acte d’accusation et la procédure d’impeachment à l’encontre du président Clinton.

Le 20 mars dernier, une autre plainte a été déposée contre Trump au tribunal de Los Angeles par Karen McDougal. Cette dernière, ancien modèle pour le magazine érotique Playboy, parle cette fois d’une liaison – qu’elle qualifie de « relation romantique » – qu’elle aurait eue pendant près d’un an, entre 2006 et 2007, avec Trump. La société American Media (AMI), propriétaire du tabloïd National Enquirer, aurait acheté l’histoire de McDougal – en réalité son silence – à l’automne 2016. La plaignante demande aujourd’hui à être libérée de cette clause de confidentialité et ses avocats dénoncent les pressions et les menaces qu’elle aurait subies, ainsi que les « calomnies » de l’entourage de Trump à son encontre.

DROIT, MORALE ET CULTURE DU VIOL

Karen McDougal explique que sa liaison avec Trump aurait démarré quelques semaines après que Melania Trump avait accouché de leur fils, Barron. Son histoire ressemble, mais en partie seulement, à celle de Stormy Daniels (de son vrai nom Stephanie Clifford), pour sa part actrice de films X, qui dit avoir entretenu avec l’actuel président une liaison à la même période et demande, elle aussi, l’annulation d’un accord de confidentialité, également conclu dans les dernières semaines de la campagne de 2016.

Selon Daniels, l’avocat de Trump, qui a assuré le versement – par le biais de sociétés écrans créées à dessein dans le Delaware – a été le premier à rompre le contrat en le révélant. Or, ajoute-t-elle, la validité d’un accord non paraphé par Trump, qui apparaît sous nom d’emprunt, est sujet à caution. Les deux affaires McDougal et Daniels pourraient mettre en évidence que les tentatives pour acheter le silence de ses anciennes maîtresses s’apparentent, chez Trump, à une volonté d’influencer l’élection présidentielle et donc à une infraction aux lois électorales.

Ce dimanche 25 mars, sur CBS, Stormy Daniels a raconté, avec moult détails scabreux (elle affirme notamment que, le soir de leur rencontre, elle aurait fouetté les fesses du milliardaire avec l’un de ses magazines sur lequel il était en couverture), sa relation passée avec Trump. « Vous me rappelez ma fille [Ivanka] », lui aurait-il déclaré. Elle a aussi dit avoir subi des menaces, cinq ans plus tard, contre elle et sa fille de deux ans, de la part d’un inconnu sur un parking à Las Vegas, alors qu’elle s’apprêtait à vendre son histoire à un magazine.

Le site Vox analyse le verbatim du témoignage de Daniel sur CBS. Elle explique finalement que Trump – de plus de 30 ans son aîné – ne l’attirait pas physiquement, qu’elle a accepté une relation sexuelle avec lui sans en avoir envie, qu’elle se l’est reproché ensuite, mais qu’il lui a fait miroiter un rôle dans The Apprentice, n’a cessé de l’intimider, directement ou via des intermédiaires et qu’il ne lui a plus jamais parlé de ce rôle après qu’elle eut, par la suite, refusé ses avances. C’est parce qu’elle a pris peur face à cet homme puissant qu’elle a, dit-elle, signé un accord de confidentialité.

Or, elle ne se voit pas comme une « victime » : « Ce n’est pas une affaire ‘Me Too’ », dit-elle. Néanmoins, ce qu’elle décrit fait penser à une absence de consentement et s’inscrit dans une culture du viol, comme l’explique Vox. De plus, comme Karen McDougal, Stormy Daniels raconte que Trump n’a pas voulu mettre de préservatif, faisant peu de cas de la santé des deux femmes.

Abus de pouvoir ? De position dominante ? L’attitude de Trump avec Daniels ressemble beaucoup à celle de Weinstein. Ce dernier achetait le silence des femmes par des contrats et des « informateurs » qui tentaient d’obtenir des informations compromettantes sur elles. Weinstein et Trump avaient des amis en common, comme par exemple au sein du National Enquirer, lequel a non seulement tenté d’acheter l’histoire de McDougal pour l’étouffer, mais a aussi sali la réputation de Rose McGowan, la première à avoir accusé Weinstein de viol.

DANS LA CONTINUITÉ DES AFFAIRES ANITA HILL ET MONICA LEWINSKY

En 1991, le juge Clarence Thomas, candidat à la Cour suprême proposé par le président George H. Bush, est accusé de harcèlement sexuel par l’une de ses anciennes collaboratrices, Anita Hill. Les déclarations de cette dernière interviennent quelques jours avant la confirmation par le Sénat de la nomination de Thomas à la Cour suprême. Hill, qui n’a pas porté plainte, relate des pressions répétées et des obscénités sexuelles que Thomas lui aurait exprimées. L’opinion publique était alors appelée à prendre parti, non pas sur les faits car il n’y avait pas de preuves, mais sur un ressenti, une impression, une conviction. C’était « parole contre parole ».

Mais, comme le rappelle à propos de cette affaire et de sa médiatisation Éric Fassin dans Le sexe politique, au début, la presse américaine ne prend pas l’affaire très au sérieux jusqu’à la confrontation au tribunal, télévisée, spectaculaire, des deux protagonistes. Cela n’empêche pas Clarence Thomas d’être nommé à la Cour suprême – où il siège toujours. À l’époque, si les commentateurs peinent à trouver un « sens » à l’affaire Clarence Thomas, celle-ci « ouvre une série sexuelle » puisqu’éclatent – le droit ayant changé depuis quelques années – de plus en plus d’affaires de harcèlement et de violences sexuels, non seulement chez plusieurs personnalités – Mike Tyson, Woody Allen, William Smith, O.J. Simpson, Bob Packwood, etc. -, mais aussi dans la population générale. Cette affaire, un « moment fondateur » (Fassin), donnait à voir, pour la première fois et quelques années avant le Monicagate, « l’irruption brutale de la vie privée dans l’arène politique. »

En 1998, Bill Clinton est poursuivi pour harcèlement sexuel par Paula Jones, puis nie avoir eu une relation sexuelle avec sa stagiaire à la Maison blanche, Monica Lewinsky. Plusieurs moins plus tard, il avoue avoir menti et la procédure d’impeachment est enclenchée à la Chambre des représentants au motif de parjure et d’obstruction à l’instruction. En 1999, le Sénat, démocrate, ne destitue pas le président. Ses adversaires républicains ont perdu, de même que les médias qui n’ont pas perçu que l’opinion publique, si elle n’approuvait pas la conduite du président, adhérait majoritairement à son action politique.

La droite religieuse avait alors espéré neutraliser les féministes en les liguant contre Clinton, arguant – comme elles – que le privé est politique. Mais de nombreuses féministes ont choisi de privilégier le fait que le président avait défendu le droit à l’avortement, autrement dit une politique en faveur des femmes, et/ou ont argué qu’il n’y avait pas, dans le cas de Clinton, de harcèlement. Lewinsky, femme consentante ou victime d’un abus de pouvoir ?

Stormy Daniels, Karen McDougal et Summer Zervos ont décidé de prendre Trump à son propre piège, celui de la société du spectacle.

Au-delà du droit, que nous apprennent donc ces affaires ? Trump, Daniels, McDougal et Zervos nous offrent une nouvelle grille d’intelligibilité de la politisation des questions sexuelles. Leur témoignage est un événement, non pas au sens médiatique, mais au sens d’un basculement des représentations, des interprétations, et peut-être des conséquences politiques.

Aujourd’hui, au contraire de l’époque Clinton, la droite religieuse soutient Trump ou du moins, ne dit mot. La condamnation morale a disparu, chez les évangélistes. On rappelle que Trump a obtenu plus de 80 % du vote des chrétiens évangélistes en novembre 2016. Leurs leaders préfèrent penser que Trump s’est racheté une conduite, que les accusations dont il fait l’objet concernent une période passée et non pas, comme c’était le cas pour Clinton, celle où il est en fonction – ce qui reste au passage à prouver.

TRUMP, UN WEINSTEIN IMPUNI ?

Plusieurs des femmes qui ont accusé Trump de harcèlement ou d’agressions sexuelles depuis l’automne 2016 s’estiment lésées dans le contexte Weintein-#MeToo. Il est certain que le scandale Weinstein, s’il a créé une onde de choc dans l’ensemble des pays occidentaux et même au-delà, a une teneur particulière aux États-Unis, parce que ces derniers ont à leur tête Donald Trump. Or, en tant que président en exercice, il est plus difficilement atteignable – même si, comme l’estime la juge Schecter à son sujet, « personne n’est au-dessus des lois. »

C’est sans doute au moins en partie pour pallier ce qui apparaît comme une injustice que Stormy Daniels, Karen McDougal et Summer Zervos ont décidé de prendre Trump à son propre piège, celui de la société du spectacle. Leur récit cathodique des fantasmes sexuels du président n’a pas la même teneur que celui d’Anita Hill en 1991 ou de Monica Lewinsky en 1998.

C’était non seulement « parole contre parole » avec le juge Thomas ou avec le président Clinton, mais les détails scabreux, énoncés par une juriste ou par une ex-stagiaire de la Maison blanche, n’avaient pas le même écho qu’aujourd’hui lorsque c’est une ex-star du porno, une playmate ou une starlette qui les exposent. Non pas que les secondes aient moins de crédibilité que les premières. Au contraire même : avec Trump, l’obscène est d’autant plus plausible.

Le président ne les attaque pas ad hominem sur Twitter, au contraire de nombre de ses adversaires – preuve qu’il est déstabilisé. Leur riposte, sur un autre terrain que celui des Women’s March, constitue le deuxième round d’une bataille politique qu’il a, le premier, engagée contre les femmes.

© Photos : Flickr, PxHere et Wikipédia (Stormy Daniels)

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