Trump, Macron : les divergences derrière le symbole (« Chronik »)

Article publié sur Chronik.fr, le 23/04/18

Alors que le président de la République française, Emmanuel Macron, démarre aujourd’hui une visite d’État de trois jours aux États-Unis qui démontre le caractère cordial – et stratégique – de ses relations avec son homologue américain, c’est l’occasion de rappeler les nombreux et profonds désaccords entre les deux hommes, en termes de projet, de programme et surtout de vision géopolitique.

Le 14 juillet dernier, la visite du président Trump à Paris s’inscrivait dans un storytelling franco-américain de la guerre et de la paix – hier en Europe, aujourd’hui au Moyen-Orient. Le moment passé aux Invalides, le défilé militaire – que Trump veut reproduire à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet prochain – en étaient les signes. On se souvient qu’à cette occasion, Emmanuel Macron avait dit : « Notre histoire nous dépasse. La vie de nos pays nous dépasse. » Ce soir, le dîner des deux couples présidentiels à Mount Vernon dans la maison historique de George Washington, le premier président des États-Unis, qui entretenait des liens étroits avec La Fayette, est un peu la réciproque de la visite du 14 juillet 2017.

Depuis l’an dernier, la relation Trump-Macron s’appuie sur des valeurs historiques communes – la paix, la démocratie, la liberté – et sur la nécessité de« lutter conjointement contre le terrorisme » et les velléités belliqueuses des dictateurs d’aujourd’hui, comme que l’a exprimé le président français dans son interview à Fox News, diffusée le 22 avril.

LES SYMBOLES SONT, EN SOI, POLITIQUES

Aux États-Unis, une visite d’État est la plus prestigieuse en termes de protocole. Tous les présidents français de la Ve République, à l’exception de Nicolas Sarkozy, ont eu droit à cet honneur mais le président actuel est le premier chef d’État à en bénéficier depuis l’entrée en fonction de Donald Trump. Or, il ne faut pas oublier que les symboles sont politiques : le politique est aussi fait d’émotions, de non-dits, d’images, de petites phrases.

Les petites phrases, il y en a lorsque Trump dit de Macron qu’il est un « winner » et un « tough guy », autrement dit un « dur » – un compliment pour Trump qui apprécie également chez son homologue français son côté « outsider » de la politique, sa culture du business, ainsi que la main qu’il lui tend alors que le locataire de la Maison blanche est profondément isolé sur la scène internationale.

C’est une relation d’intérêts bien compris. Trump ne manquera pas de redire que le président français a noué « un lien spécial » avec lui, ce qui est un gage de prestige. De son côté, Macron, en se posant en conciliateur, choisit le pragmatisme.

Des petites phrases, il y a eu depuis un an. Qu’il s’agisse par exemple, à propos de la sortie de l’Accord de Paris sur le climat, du « J’ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas de Paris » (Trump) ou, en retour, du « Make Our Planet Great Again » (Macron), qui fait finalement de la formule trumpienne « Make America Great Again » une référence – certes, ironiquement, et d’autant plus qu’il s’agit de promouvoir la science et les scientifiques, méprisés par Trump. Et lorsque, sur Fox News, le président Macron parle de « Make France Great Again », c’est presque un hommage à son homologue américain… du moins à sa formule et pas au projet de société fermée qui l’accompagne.

Des petites phrases, il y en aura d’autres sans doute, pendant ces trois jours, notamment lors du discours du président français devant le Congrès américain, où il devrait insister sur les « valeurs de la démocratie » et sur le rôle de paix que les deux pays doivent selon lui jouer dans le monde. Or, on le constate chaque jour, la démocratie est mise à mal par Trump aux États-Unis. De fait, Emmanuel Macron avait expliqué au JDD en 2017 que son « objectif avec Donald Trump, c’est de le réancrer dans cette amitié franco-américaine qui contribue à défendre nos valeurs de démocratie et de liberté. C’est donc important de lui parler pour éviter qu’il ne construise des alliances opportunistes avec d’autres nations qui pourraient mettre à mal cette grammaire internationale dont nous avons besoin ». Pense-t-il à l’Arabie saoudite, à la Hongrie, à la Pologne, à la Turquie ?

UNE RELATION PRAGMATIQUE

Le président français est vu par la presse américaine qui n’est pas pro-Trump, notamment le Washington Post, comme l’un des seuls remparts contre l’extrême droite en Europe. Mais Emmanuel Macron est également l’objet de critiques, dans cette même presse, sur sa manière jupitérienne de gouverner. Après avoir été défini comme le Obama français, jeune, énergique, charismatique, il est de plus en plus perçu comme un « super libéral », au sens surtout économique du terme, épaulé par un nouveau parti très puissant et au service de sa politique. Il n’empêche : les présidences française et américaine ont peu en commun.

Le lien qui unit les deux hommes n’est pas une relation d’amitié mais une relation de respect mutuel, tout en étant « franche et directe », disent leurs entourages. C’est aussi une relation d’intérêts bien compris. Donald Trump ne manquera pas de redire que le président français a noué « un lien spécial » avec lui, ce qui est un gage de prestige.

De son côté, Emmanuel Macron, en se posant en conciliateur, choisit le pragmatisme car, d’une part, la France ne peut pas tourner le dos aux États-Unis et, d’autre part, ce rapport « privilégié » est censé lui donner un certain leadership auprès de ses homologues européens et mondiaux, tout en perpétuant la longue histoire de la relation franco-américaine.

L’interview accordée à Fox News, avant son voyage à Washington, par le président français est une main tendue à Trump – qui, en matière de chaînes de télévision, ne fait confiance qu’à Fox News qu’il regarde plusieurs heures par jour. Et même si Emmanuel Macron a rappelé qu’ « on ne fait pas de guerre commerciale à ses alliés » (allusion aux tentations protectionnistes de Donald Trump envers l’UE), le risque existe également, pour le chef de l’État français, d’être visé par des accusations de cynisme ou de complaisance avec un président américain dont la politique vis-à-vis des plus pauvres, des femmes et des minorités, pour ne citer qu’elle, est vivement critiquée et critiquable.

L’OBJECTIF : MODÉRER LE POINT DE VUE DE TRUMP

Mais c’est la politique étrangère qui sera au coeur de leurs échanges et là sans doute plus qu’ailleurs, les divergences l’emportent. Donald Trump n’a pas de vision personnelle en termes géopolitiques, hormis des intérêts électoralistes en vue des midterms de novembre et mercantiles – vendre des armes, faire prospérer la marque et les entreprises Trump. Il a aussi plusieurs fois pris le risque (fait le pari ?) du chaos au Moyen-Orient – déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem pour satisfaire les évangélistes américains, stigmatisation de l’Iran – et raisonne à court terme, en fonction des rapports de force dans son entourage composé de réalistes, de « faucons » et d’isolationnistes qui ne s’entendent pas.

Emmanuel Macron, si le rôle de leader européen n’est pas pour lui déplaire, s’il compte donner à la France une place majeure sur plusieurs dossiers – climat, intelligence artificielle, etc. –, a une vision multilatéraliste des relations internationales. Il le répètera sans doute à Donald Trump pendant ces trois jours. Le site d’extrême droite Breitbart News le décrit, négativement, comme un « président mondialiste »terminologie que nous connaissons bien en France puisqu’elle est aussi celle de Marine Le Pen.

Le climat, sans doute la Syrie, le libre-échange et surtout l’accord sur le nucléaire iranien sont les gros points de discorde. L’Élysée a appelé à la prudence : on ne s’attend pas à avoir le dernier mot. Le message d’Emmanuel Macron est qu’il faut continuer à travailler avec les États-Unis. C’est difficile pour les exécutifs, ça l’est d’autant plus pour les diplomaties, tant le « ménage » a été fait par Trump au département d’État, bien avant la nomination de Mike Pompeo et où règne une culture du soupçon, notamment contre les scientifiques. Au quotidien, les diplomates font face à une administration américaine « déstabilisée », sans vision de long terme, et craignent un affaiblissement de l’influence des États-Unis dans le monde. Un point qui peut nourrir l’argumentation du président français.

© Photo : Wikimedia Commons

Sur le même thème