Marion Maréchal (Le Pen) : l’école est fermée

La petite-fille et nièce Le Pen, ancienne députée FN du Vaucluse, annonce avoir créé une école de formation des cadres à Lyon. Un projet politique hors du politique, qui mise sur le « soft power » des idées d’extrême droite pour confirmer, sans l’avouer, une dynamique d’influence démarrée dans les années 1980, mais qu’il est toujours possible, pour les démocrates et les progressistes, d’inverser.

Ce serait le grand retour de Marion Maréchal. Le 31 mai, une soirée-débat était organisée par le mensuel L’Incorrect, géré par certains de ses proches. Le pitch : liquider, encore une fois, l’héritage de mai 68, ou plutôt, selon ses organisateurs, le « débrancher » – l’expression, d’un goût douteux, renvoie à la fin de vie. La gauche aurait, disent-ils, gagné la bataille des idées, ce qui est, pour le moins, sujet à débat et il faudrait continuer le combat, différemment.

Un an après son vrai-faux retrait de la vie politique, l’ancienne députée FN revient donc dans la lumière avec un projet qu’elle qualifie de « méta-politique », autrement dit au-dessus de la politique… entendue dans le sens restreint du terme : celui des partis. Celle qui ne veut plus qu’on l’appelle Le Pen entend, symboliquement et institutionnellement, se démarquer de la PME familiale dont elle a cependant directement, et largement, bénéficié du capital social, culturel et idéologique pour en arriver là où elle est aujourd’hui.

LE SOFT POWER IDENTITAIRE

Idéologiquement, Marion Maréchal (Le Pen) est sur une ligne de droite extrême, plus dure encore que celle de sa tante, Marine Le Pen. Son projet, c’est celui d’une France endogame et fermée, nostalgique, blanche, patriarcale, absolument et délibérément anti-moderne. Stratégiquement, elle entend réaliser ce que Laurent Wauquiez s’efforce avec peine de réussir : unir les droites tentées par l’ultra-conservatisme sur les mœurs, le rejet et l’exclusion des minorités, la préservation d’une civilisation occidentale et chrétienne mythifiée et figée, et le libéralisme économique. Marion Maréchal renoue avec le FN de son grand-père Jean-Marie-Le Pen, celui des années 1980. Hors du parti, hors d’un parti, donc. Pour l’instant.

En février dernier, elle avait fait une apparition remarquée à la Conservative Political Action Conference des ultra conservateurs étasusiens. Elle y avait livré un discours en anglais que n’aurait pas renié un Steve Bannon, dont elle s’est du reste rapprochée. Ce dernier, lors de la « tournée » qu’il a effectuée en Europe il y a un peu plus de deux mois, la qualifie de « nouvelle étoile montante », d’une « des personnes les plus impressionnantes de la planète. » Il souhaite créer un think tank d’ultra-droite aux États-Unis, avec des ramifications européennes et pourquoi pas françaises.

Cet establishment en dehors de l’establishment tant décrié, sera-t-il, lui, proche du « peuple » ?

Bannon et Maréchal visent tous deux à faire fructifier un soft power nationaliste occidental pour faire imploser le système politique – l’establishment, « l’établissement », comme disait Jean-Marie Le Pen – dans son état actuel. Or, il y a un précédent : s’il n’a pas porté Trump au pouvoir, Bannon a largement alimenté son logiciel idéologique et son style, fait de vulgarité, de stigmatisations obsessionnelles et de mensonges quotidiens. Et ce, hors du parti républicain, qui s’est rallié ensuite, une fois l’élection gagnée.

En février, Marion Maréchal (Le Pen) avait dévoilé son projet d’investir dans l’éducation et la formation. C’est chose faite avec la création, à Lyon, où prospèrent identitaires d’extrême droite et catholiques traditionnalistes, de l’Institut des Sciences Sociales, Économiques et Politiques (Issep). Il devrait donc voir le jour en septembre et elle en prendrait la direction. Elle souhaite former ses propres foot soldiers (« fantassins ») que Bannon appelle lui aussi de ses vœux, pour mener à bien son projet politique, mais elle n’a pas pour but qu’ils entrent au service du futur « Rassemblement national » (ex-FN) de sa tante.

Dans une récente interview accordée à Télé Lyon Métropole, elle a expliqué que son objectif était en effet de « former une nouvelle élite cultivée, apte au discernement, au service de la cité. » Il s’agit de construire ou plutôt de consolider une école de pensée hors des structures établiss. Il y a des précédents, comme l’Institut de Formation Politique (IFP), qui s’apparente, depuis sa création en 2004, à un laboratoire de l’union des droites, à un entre-soi réactionnaire. Il est installé dans le 16arrondissement de Paris.

L’héritière Le Pen ne cache pas qu’il s’agit d’une « recomposition », d’une « reconstruction intellectuelle », non pas de la société française car cette partie du projet est déjà bien avancée depuis 30 ans, mais plus probablement de sa future élite intellectuelle et politique. Antonio Gramsci est convoqué, pauvre de lui, pour sa théorisation de l’hégémonie culturelle. Cette école privée des futurs cadres d’un futur parti ou d’un futur mouvement attirerait déjà des dizaines de candidats.

Sans doute « En Marche ! » a-t-il, sur ce point, été une source d’inspiration. Sans doute aussi que l’influence, déjà forte, des idées d’une (extrême) droite identitaire, qui se fait par les livres, les articles de presse, les plateaux de télévision ou de radio, les réseaux sociaux, trouverait ici un nouveau levier… et un nouveau vivier, lequel les futurs élèves et diplômés pourraient constituer leur propre réseau générationnel, en dehors des incontrôlables « Génération identitaire », par exemple, qui ne visent pas le pouvoir mais le désordre. Outillage livresque, média training, rédaction d’EDL (éléments de langage), ateliers d’écriture seront sans doute au programme. Cet establishment en dehors de l’establishment tant décrié, sera-t-il, lui, proche du « peuple » ?

RIPOSTER

Alors qu’on trouvait il y a quelques semaines, dans les rues de Paris, des affiches de l’Action française, alors que la Manif pour tous et Sens commun rêvent de prendre (tous) les rênes du pouvoir, les démocrates, les progressistes ont un autre choix que celui de se résigner. La bataille des idées a été perdue mais rien n’est définitif. Il importe de faire circuler et défendre des savoirs, des connaissances, des propositions concrètes. La promotion et la diffusion d’une pensée complexe, accessible à tous, issue notamment de la recherche, et permettant d’expliciter le réel, de miser sur ses potentialités, sont indispensables. La demande sociale est forte. Il faut donc réhabiliter le débat d’idées et rendre « ringardes » les polémiques sensationnalistes qui, en vérité, lassent ses spectateurs. La démarche, en soi, est citoyenne ; c’est l’affaire de toutes et de tous.

Pour construire un nouveau récit collectif optimiste, pour viser le progrès durable, pour se donner les moyens d’une véritable cohésion sociale fondée sur l’ouverture, la tolérance et le rejet des peurs (de l’Autre, de la différence, du progrès technologique), nourries par l’entre-soi et l’ignorance dans laquelle certains leaders et médias nous entretiennent, nous ne pouvons faire l’économie de l’éducation. Celle-ci ne se résume pas à l’école, encore moins au diplôme. Elle englobe l’ensemble des apprentissages, des savoir faire, des compétences apprises. Il est dès lors primordial de trouver les moyens de les valoriser, chez chacune et chacun.

C’est sans doute une révolution culturelle qu’il faut amorcer, à moins de laisser le champ libre aux adversaires de l’égalité sociale, des sexes, des genres, des origines et de la société plurielle, aux obsédés du déclin et finalement, comme le disait Karl Popper à propos des « ennemis de la société ouverte », aux alliés de la tyrannie.

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