Politique migratoire américaine : entre contestations et affirmation de la « tolérance zéro »

Interview pour l'IRIS, le 20/06/18

Politique migratoire américaine : entre contestations et affirmation de la « tolérance zéro »

La politique migratoire américaine semble avoir pris un tournant empreint de fermeté et de détermination affichée par l’administration américaine. En dépit de la forte contestation qui s’élève suite à la mesure de séparation des familles de migrants à la frontière américaine, Donald Trump a affirmé sa politique de « tolérance zéro ». Les États-Unis se sont également retirés du Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations unies, confirmant leur politique unilatéraliste d’une Amérique seule face au monde. Pour nous éclairer sur la situation, le point de vue de Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’IRIS.

Afin de dissuader des migrants souhaitant franchir la frontière américaine, plus de 2 000 enfants ont été séparés de leur famille durant ce dernier mois, soulevant un tollé de la part des pays frontaliers, de certains gouverneurs, mais aussi d’entreprises et de la société civile. Cette mesure reste-t-elle cependant populaire auprès de l’électorat de Trump ?

La chaîne d’information CNN vient récemment de publier un sondage mentionnant que les deux tiers des personnes interrogées sont opposées à la politique de séparation des enfants de leur famille. Le camp des élus démocrates est fortement opposé à cette mesure. Une partie des élus républicains se revendiquant d’une fibre chrétienne et humaniste, symbolisée par la figure de Laura Bush, femme de George W.Bush, jugent cette politique inhumaine. Toutefois, une majorité d’électeurs et d’élus républicains la soutient à l’heure actuelle. À un peu plus de quatre mois des élections de mi-mandat de novembre, il va être intéressant d’analyser si cette politique aura des conséquences dans les États fédérés qui sont le plus concernés par cette politique, essentiellement ceux du Sud.

Une politique de « tolérance zéro » a été adoptée en avril par le ministère de la Justice. Tous les clandestins qui franchissent la frontière des États-Unis, qui sont pour la plupart des ressortissants d’Amérique centrale, doivent être poursuivis au pénal, et cela avant l’examen de leur demande d’asile. De plus, la nouveauté est que cela revient au pénal, et non plus au civil de juger de ces cas, ce qui a pour conséquence que les enfants qui ne peuvent pas être incarcérés sont séparés de leurs parents, créant des situations dramatiques.

Le Mexique ainsi que plusieurs États d’Amérique centrale ont vivement condamné la politique de « tolérance zéro » et surtout la séparation des enfants avec leur famille. Les mots comme « cruauté » et « inhumanité » sont utilisés au Mexique, et le Canada s’est dit « interloqué » par cette situation. Des gouverneurs de plusieurs États fédérés (Maryland, Massachussetts, Virginie …) ont également rappelé leurs troupes déployées pour que celles-ci ne s’engagent pas dans les opérations à la frontière du Mexique. Du côté des grandes entreprises, et notamment les géants du numérique, il y a une très vive réprobation de cette mesure : Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a déclaré qu’il ferait des dons à des ONG qui aident les familles migrantes. Des réactions identiques avaient été faites en 2013 de la part de Google et Apple notamment, lors d’une tentative de vote de loi répressive sur les migrations, n’ayant pas abouti faute d’accord au Congrès. Ces entreprises font beaucoup appel à la main d’œuvre immigrée. Pour elles, ce n’est pas seulement un enjeu humaniste, mais également économique.

L’administration Trump souhaite élaborer un décret « anti-immigration » dans sa politique de « tolérance zéro » afin de durcir sa politique migratoire. En quoi consiste-t-il ? Est-ce inédit dans l’histoire américaine ?

Au sein de l’administration Trump, l’idée est de désigner des ennemis intérieurs afin de consolider le pouvoir de l’actuel président : l’immigré d’Amérique centrale comme l’immigré musulman, amalgamé à l’islamiste ou au terroriste, en sont des figures emblématiques. Cette conception fait partie de la rhétorique de Trump, par le biais d’un ciblage des populations de certains pays. La répression concerne l’immigration illégale, mais aussi l’immigration légale.

Dans l’histoire des États-Unis, cela n’est pas inédit. Au début du XXe siècle, puis dans les années 1920, il y a eu une très forte réduction de l’immigration, en particulier afin de préserver l’Amérique « blanche ».  Aujourd’hui, il y a une forte part de symbolique et de story telling qui s’exerce à travers ces mesures migratoires. Ce projet de décret est une sorte de baroud d’honneur de l’Amérique « blanche », car elle est vouée à devenir minoritaire dans moins de 30 ans. C’est une évolution démographique inéluctable. L’idée qu’il soit possible de protéger les frontières par des procédures strictes afin de préserver l’identité de l’Amérique WASP (White Anglo-Saxon Protestant) est illusoire, mais fortement utilisée par Donald Trump.

Les Etats-Unis viennent également de décider de se retirer du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Devait-on s’y attendre ? Quel va être l’impact de ce nouveau désengagement d’une organisation internationale de la part de Washington ?

Le retrait du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève a été formalisé par la Maison-Blanche hier soir. Le mandat des États-Unis courait jusqu’à 2019. Cette décision n’est pas tellement une surprise, de nombreux blocages sur le vote de résolution ont été effectués maintes fois par les représentants américains, notamment contre la colonisation d’Israël dans les territoires palestiniens. Le 18 mai dernier, le Conseil a souhaité ouvrir une enquête contre les violences perpétrées sur Gaza par les armées israéliennes. Les Etats-Unis ont voté contre, décision symbolisant leur relation tendue avec l’organe onusien.

L’argument invoqué par Nikki Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, est que des membres du Conseil ont violé de nombreuses fois les droits humains dans leur pays ; elle vise par exemple la Chine, l’Iran ou la République démocratique du Congo. Selon elle, le Conseil traite de manière injuste les différents États membres de cette institution. Au-delà de la structure, ce retrait prolonge la volonté de refus d’appartenir à des alliances et du multilatéralisme de la part de l’administration Trump, symbole d’une Amérique seule face au monde.

Le premier ministre israélien a félicité cette décision, la qualifiant de « courageuse ». À l’inverse, le représentant français à l’ONU, François Delattre, a profondément regretté ce choix, le jugeant comme un mauvais signal envoyé aux droits de l’homme. Toutefois, selon Nikki Haley, cette décision ne remet pas en cause la politique des États-Unis en faveur de ces derniers.