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Rédaction du chapitre « Trump ou la communication incantatoire » dans l’ouvrage « La communication politique » (Dir. A. Mercier, éd. CNRS, 2017)

18 juin 2017 admin 0

Une réédition de « La communication politique », dirigée par Arnaud Mercier, vient de paraître aux éditions du CNRS.

J’y ai rédigé le chapitre : « Trump ou la communication incantatoire », qui débute ainsi :

« Depuis son entrée en campagne en juin 2015, Donald Trump n’en finit pas d’interpeller les spécialistes de communication politique. A ceux qui pensaient que, dès le 10 novembre 2016, au lendemain de sa victoire, il allait cesser ses formules et ses tweets péremptoires, revanchards et mensongers, le 45e Président des Etats-Unis a très vite donné tort.

Une fois à la Maison blanche, il n’a pas rompu avec sa frénésie de messages lapidaires qui lui permettent de glorifier son action comme de vilipender ses adversaires du moment (élus démocrates, juges, et plus globalement tous ceux qui le critiquent) ou anciens (Barack Obama, Hillary Clinton), et de rappeler, inlassablement, sa promesse de « rendre sa grandeur à l’Amérique ».

Avec Trump, le martellement de phrases toutes prêtes et incantatoires vise à alimenter la certitude collective que ses projets et ses menaces se traduiront automatiquement dans les faits. Trump est sans doute le politicien occidental actuel qui mise le plus sur la performativité de ses discours. En popularisant une vision pessimiste de l’état de son pays et en garantissant qu’il instaurera un changement radical de société, il nourrit l’imaginaire de ses partisans comme de ses adversaires et instaure une dynamique qui fait dire aux premiers qu’il tiendra ses promesses et qui exaspère les seconds.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, en effet, la communication de Trump, si elle pioche bien sûr allègrement dans le registre de la provocation, n’est pas (que) spontanée ou impulsive (…). »

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ARTICLE. « Climat : la vision court-termiste et viriliste de Trump », pour « The Conversation »

1 avril 2017 admin 0

En revenant, par un décret intitulé « Indépendance énergétique », sur le Clean Power Plan de 2015 d’Obama, qui visait une réduction d’un tiers des émissions de CO2 des centrales électriques par rapport à 2005, et en affirmant qu’il va créer « des emplois, des emplois, des emplois » (« jobs, jobs, jobs ») par la relance de l’exploitation du charbon aux États-Unis, Trump continue à faire du Trump.

Autrement dit, il nourrit le discours (qu’il espère encore) performatif de l’autorité, de la rupture avec son prédécesseur, d’une vision économique à court terme.

Virilité retrouvée

Il y a chez Trump la volonté de montrer que la destruction de l’environnement est un gage non seulement de productivité, mais aussi d’une virilité retrouvée pour l’Amérique après les années Obama, souvent qualifié de « faible », de « mou », de « président qui se couche ».

Or le Clean Power Plan n’a jamais été appliqué car il fait actuellement l’objet de blocages de certains États conservateurs devant les tribunaux.

Les photos qui illustrent, dans la presse, la signature du décret de Trump sont une fois de plus tout à fait éclairantes : on un voit un groupe d’hommes blancs (censés incarner les mineurs américains) qui entourent le président. S’y ajoutent deux autres hommes blancs : le vice-président, Mike Pence, et le chef de l’Environmental Protection Agency (EPA), le climato-sceptique Scott Pruitt.

L’Amérique de Trump, c’est décidément une Amérique blanche et masculine, fière d’exploiter la nature, et fermée sur elle-même. C’est aussi l’image qu’en ont de puissants lobbies de l’énergie et une majorité d’élus républicains qui se méfient de la science et ont du mal à admettre que le changement climatique, causé par l’Homme, est une réalité. Ou bien qui s’en moquent.

La montée des résistances

Ce sera cependant encore une partie difficile pour Trump.

L’économie du charbon est en perte de vitesse dans le pays : rien ne dit que des milliers d’emplois seront sauvés ou créés avec ce nouveau décret, surtout si l’on raisonne à moyen terme.

Le monde économique lui-même est plus que jamais divisé sur le sujet du développement durable. De nombreuses multinationales perçoivent très concrètement les effets du réchauffement de la planète – beaucoup « dé-carbonisent » leur outil de production –, et il en va de même de la population qui, dans certaines régions des États-Unis, constate l’aggravation de la sécheresse, la multiplication des tempêtes et la baisse du niveau des fleuves, qui affectent son quotidien.

Même la compagnie pétrolière ExxonMobil, ainsi que son ancien leader devenu secrétaire d’État, Rex Tillerson, rappellent leur défense de l’accord de Paris sur le climat. Du côté des associations de défense de la nature comme des chercheurs, l’on craint que celui-ci ne soit invalidé de fait par ce nouveau décret. Enfin, des États comme la Californie ont fait savoir qu’elles poursuivraient leur combat contre l’exploitation des énergies fossiles.

Trump, qui ne s’arrêtera pas là dans la dérégulation écologique, qui a déjà fortement diminué les budgets de l’EPA et qui s’en prend à la recherche sur l’environnement, devra donc faire face à de nombreuses résistances. Le prix à payer de la démocratie… et de la modernité.

(Photo : Jim Watson/APF)

Unknown

ARTICLE. « Le Pen et Bannon : même storytelling, même projet de société », sur libération.fr

11 mars 2017 admin 0

Article publié dans le blog « Politique(s) » (anciennement « Egalité(s) »), hébergé par Libération, le 2/03/17.

Dans les derniers meetings et déclarations de Marine Le Pen, ce qui frappe, c’est l’utilisation d’une rhétorique identique, presque mot pour mot, à celle de Steve Bannon, le plus proche conseiller de Donald Trump, qu’on ne présente plus.

Pour la présidente du Front National, les Français sont aujourd’hui face à un choix de «civilisation». Il leur faut en d’autres termes défendre des «valeurs», une «histoire», une «culture» chrétiennes, contre l’«immigration de masse» et la «marchandisation» qui «déshumanise» les citoyens (français).

Marine Le Pen fustige le «mondialisme» de la finance et des affaires, et le «mondialisme» du fondamentalisme islamiste (confondu avec le djihadisme), qui sont pour elle les deux faces d’une même médaille. Un totalitarisme du «tout religieux» (musulman, entendons-nous bien) menacerait la France. La laïcité, selon Le Pen, est catholique, elle exclut l’islam. Ce n’est donc pas la laïcité.

Ce hold-up sur la nation, et plus encore sur la République qui non seulement est confisquée mais plus encore dévoyée par le Front National se retrouve dans sa prévision, disons même sa promesse de clivage social et de ségrégation, que Le Pen formule ainsi : on ne peut pas faire vivre ensemble des «communautés qui précisément n’ont pas demandé à vivre ensemble». Sommes-nous encore une démocratie, avec de tels mots ? Où sont les principes, justement républicains, de liberté, d’égalité et de fraternité ?

De son côté, Steve Bannon s’est exprimé, il y a quelques jours, lors de la conférence annuelle des élus et militants conservateurs, la «Conservative political action conference» – où il a savouré son triomphe après des années de mise à l’écart par le parti républicain pour ses positions extrémistes et son fanatisme. Il n’a pas manqué de rappeler sa défense d’un «nationalisme économique», qui mêle protectionnisme et lutte contre l’immigration. Le Pen et Bannon ont le même ennemi, qu’ils nomment de façon identique : «mondialisme» pour la première, «globalism» pour le second.

Bannon maîtrise parfaitement un champ lexical construit patiemment depuis des années sur les sites complotistes et racistes comme celui qu’il a longtemps dirigé, Breitbart News – dont l’antenne française pourrait être créée avec le soutien de la famille Le Pen. Il dit que l’Amérique doit retrouver sa «souveraineté» et sa «sécurité nationales», sur les plans économique et culturel, bref identitaire. Bannon, comme Le Pen, envisage les relations sociales, économiques et internationales comme avant tout, et par essence, conflictuelles.

Les similitudes entre Le Pen et Bannon frappent également dans leur critique des institutions et des médias, accusés par chacun des deux protagonistes d’extrême droite d’être aux mains des dirigeants, des élites, du «système», de l’«establishment». Pour Le Pen, les institutions regroupent la «caste», mais aussi les fonctionnaires, qu’elle a ouvertement menacés de représailles si elle parvient au pouvoir. Ces mots stupéfiants signifient que, pour elle, les agents de l’Etat doivent être au service du parti (et non de l’intérêt général). Elle a beau jeu de vanter la grandeur du peuple contre les élites qui, dit-elle, le trahissent : le Front National n’aspire qu’à faire un peu plus partie de ces élites. Bannon ne promet-il pas, quant à lui, de «déconstruire l’Etat administratif» des Etats-Unis, vu comme dominé par les élites de gauche et, lui aussi, «hostile au peuple» ?

L’histoire l’a montré à de multiples reprises : dans les faits, une fois au pouvoir, les populistes ne détruisent pas les institutions mais les mettent à leur service, les instrumentalisent. Comme a commencé de le faire l’équipe de Trump – même si elles lui résistent. Comme l’a fait le Front National au Parlement européen.

Les grands médias d’information, qualifiés de «corporatistes», de «globalistes», sont définis par Bannon comme étant eux aussi des «ennemis du peuple». Cette rhétorique stalinienne ne doit rien au hasard, Bannon se définissant volontiers comme léniniste. Ces mêmes médias qui ont largement contribué au succès de Trump, Bannon étant – jusqu’à ces dernières semaines du moins – un homme de l’ombre. Et en France, c’est notamment un processus de fascination-répulsion de la part des médias qui a légitimé la famille Le Pen dans le paysage politique depuis les années 1980.

En somme, c’est l’ouverture sur le monde, la modernité, le pluralisme, le débat d’idées que Le Pen comme Bannon abhorrent. Ils préfèrent la société fermée, blanche, patriarcale, qui n’existe plus, qui n’a jamais existé. Ils partagent la même vision mythologique de ce que doit être leur pays : chrétien, débarrassé du cosmopolitisme, autoritaire, anti-démocratique, clivé, où ils apparaissent comme les seuls à mêmes de résorber le chaos qu’ils auront créé à cette fin.

Unknown

ARTICLE. « Le fusible Michael Flynn », pour l’IRIS

18 février 2017 admin 0

Article publié sur le site de l’Institut de Recherches Internationales et Stratégiques, le 15/02/17.

Le (très controversé) conseiller à la Sécurité nationale de la Maison blanche, Michael Flynn, a été contraint à la démission, le 13 février, après qu’il a reconnu avoir fourni « par inadvertance » des informations incomplètes au vice-président, Mike Pence, au sujet de ses échanges téléphoniques avec Sergey Kislyak, ambassadeur de Russie à Washington, fin décembre dernier (avant sa nomination et la prise de pouvoir du duo Trump/Pence).

Flynn sera resté moins d’un mois à ce poste hautement stratégique, ce qui constitue un record absolu. Son départ n’est qu’un nouvel épisode des errements de la politique étrangère de Washington et une preuve supplémentaire de la forte tension existante entre, d’un côté, les services secrets et l’administration qui œuvrent à la continuité du pouvoir et, de l’autre, les conseillers de Trump qui préfèrent les coups d’éclat et promeuvent une rupture radicale avec la politique – interne et internationale – de Barack Obama. Ainsi, Flynn n’est qu’un fusible. Il suscitait de fortes réticences chez les services de renseignements qui craignaient que Moscou ne lui fasse du chantage après ses échanges téléphoniques avec l’ambassadeur russe, auquel il avait implicitement promis une politique conciliante vis-à-vis de Moscou. Flynn part parce qu’il n’a plus la confiance de Trump et parce que Pence et Bannon ont demandé sa tête.

Flynn, fidèle de la première heure du candidat Trump, est un ancien général 3 étoiles qui s’est illustré autant par son rôle dans la guerre contre Al-Qaïda, en Irak et en Afghanistan, que pour ses prises de positions très dures envers l’islam. Il a également affirmé à de nombreuses reprises son souhait d’un rapprochement entre Washington et Moscou. Pour le président Trump, ce départ est une très mauvaise nouvelle. Il est en effet la preuve que, contrairement à ce qu’il affirme à cor et à cri, il ne s’entoure pas forcément des « meilleurs ». Il s’est trompé en faisant le choix de Flynn. Ce dernier avait été poussé vers une retraite anticipée en 2014, alors qu’il dirigeait le département du Renseignement de l’armée américaine, pour son mauvais management et ses propos racistes.

Plusieurs congressistes démocrates (et républicains) réclament une enquête afin d’établir la nature exacte des liens que Flynn entretenait avec le Kremlin mais également le degré de connaissance de Trump, à la fois de cette situation et du danger que son conseiller faisait peser sur la sécurité des États-Unis. Le 14 février, la Maison blanche a, de manière stupéfiante, affirmé que le président était informé depuis plusieurs semaines des conversations entre Flynn et l’ambassadeur russe.

Cette démission intervient alors que les positions de Donald Trump en matière de politique étrangère ne cessent de changer. Il a ainsi récemment rappelé que les États-Unis ne reconnaissaient qu’une seule Chine (exit donc les « provocations » sur Taïwan), que la poursuite de la colonisation israélienne des territoires palestiniens étaient une mauvaise chose (on verra comment Netanyahou et lui échangent à ce sujet cette semaine) et a rappelé, à l’occasion de la visite officielle du premier ministre japonais, la force des liens entre Tokyo et Washington (alors qu’il avait dénoncé pendant la campagne la politique commerciale agressive du Japon). Il n’a que très peu réagi au tir de missile effectué par la Corée du Nord, se contentant, comme à son habitude, de promettre d’y répondre « très fortement » et assurant le Japon – mais pas la Corée du Sud – de son soutien.

Le départ de Flynn suffira-t-il à apaiser les esprits, à calmer les inquiétudes autour de « l’agenda géopolitique » de Trump ? Rien n’est moins sûr. C’est même sans doute le contraire.

Unknown

ARTICLE. « Le soft power des anti-Trump », sur libération.fr

28 janvier 2017 admin 0

De Washington à Los Angeles, de Melbourne à Paris, des centaines de milliers de gens ont manifesté pour dire leur opposition à Donald Trump. Lui qui continue à tenir des discours clivants risque de devoir s’habituer.

Les Women’s march du dimanche 21 janvier ont permis, grâce aux réseaux sociaux notamment, de rassembler des femmes et des hommes de toutes générations – dont des militantes féministes des années 1960 – soucieux de défendre des droits que non seulement Trump mais aussi son équipe et son gouvernement, avec le Congrès, menacent ouvertement de remettre en cause. Car il ne s’agit pas simplement de s’indigner contre les propos, hallucinants, que le candidat Trump avait tenus sur l’apparence et la faiblesse physique des femmes – journalistes, mannequins, Hillary Clinton, etc. – ou lorsqu’il s’était vanté d’avoir profité de sa notoriété pour agresser sexuellement des femmes.

L’enjeu est également de s’opposer au backlash sur l’avortement, la contraception, l’éducation à la sexualité et la lutte contre les discriminations, que les ultra-conservateurs, désormais aux manettes de l’Amérique, ont prévu d’accélérer. La signature, le 23 janvier, par le Président Trump, d’un décret interdisant les subventions publiques en faveur des associations internationales dispensant de l’information sur l’avortement est un premier signal négatif.

Ainsi, le vice-Président Mike Pence est un opposant radical à l’avortement, même en cas d’inceste, de viol ou de malformation du fœtus. Le parti républicain a lui-même adopté, en juillet 2016, un programme pour les quatre ans à venir qui reprend ces idées. Il est par ailleurs contre toute législation en faveur de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Lors du deuxième débat télévisé avec Clinton, la première phrase de Trump a été de dire qu’il nommerait un 9e juge à la Cour suprême qui limiterait drastiquement l’accès à l’interruption volontaire de grossesse.

Or, dans plus de la moitié des Etats fédérés, dont l’Indiana où Pence était sénateur, élus conservateurs et militants «pro life» n’ont qu’un but : revenir sur l’arrêt de la Cour suprême de 1973, «Roe versus Wade», qui garantit aux femmes cette liberté de disposer de leur corps. Pour ce faire, ils ont tenté, ces dernières années, par exemple, de contraindre les femmes souhaitant avorter à écouter les battements de cœur du fœtus, afin de les culpabiliser. Médecins et cliniques sont aussi visés : les premiers, lorsqu’ils ne sont pas menacés de mort, se voient obligés à être affiliés à un hôpital proche pour pratiquer des avortements et les secondes doivent se soumettre à des normes d’équipement si drastiques qu’elles mettent la clé sous la porte. Dans certains Etats du Sud, les femmes parcourent des centaines de kilomètres pour pouvoir avorter. Si la justice locale invalide souvent ces lois ou ces mesures, leurs partisans gagnent du temps, médiatisent leur action et font pression sur les décideurs.

Les anti-avortement parlent en outre de «réveiller la nation». Car leur obsession est aussi celle d’un enjeu culturel, identitaire : la perspective, pour les défenseurs de l’Amérique blanche – aujourd’hui au pouvoir – de devenir minoritaires d’ici 30 ans n’est pas tolérable. C’est un fantasme absolu : l’interdiction de l’avortement conduirait à une augmentation de la fécondité des femmes blanches… alors qu’elle ne ferait en réalité qu’augmenter le nombre d’avortements clandestins.

Ce dimanche 21 février, les Women’s march ont rassemblé au-delà de la seule question des droits de femmes. Des militants de toutes origines et de toutes conditions sociales, ont défilé. Plusieurs célébrités du show-business comme Madonna, Scarlett Johansson, Alicia Keys ou Michael Moore se sont exprimées, alimentant chez les pro-Trump l’argument, trompeur, de la «boboïsation» de l’opposition au nouveau Président.

Donald Trump a du reste choisi de traiter ces manifestations par le mépris. Il ferait cependant bien de les prendre au sérieux, surtout si, par exemple dans le cas des courants féministes, ils parviennent à surmonter leurs points de divergence. Car c’est de la société civile que viendra l’une des critiques la plus déterminée de sa politique. D’une part, les répertoires d’action des militants sont inventifs et efficaces. Le rôle des réseaux sociaux est immense – Trump ne peut l’ignorer -, tant ils permettent un relais planétaire de la contestation. Black Lives Matter en est la preuve la plus récente. De plus, depuis 10 ans, ce sont les militants homosexuels qui ont œuvré, Etat fédéré par Etat fédéré, pour la reconnaissance par la loi du mariage entre personnes de même sexe, dont la constitutionnalité est aujourd’hui garantie. Les opposants au libre port d’armes commencent à avoir la même influence au niveau local. Côté conservateurs, le Tea Party est encore dans les mémoires pour les modes d’action qu’il a employés et la puissance de blocage institutionnel qu’il a construite entre 2009 et 2013.

D’autre part, la défense des droits des femmes, des minorités et de la protection de la planète trouve un relais important dans une partie des grandes entreprises américaines. Beaucoup ont compris en effet combien la préservation de la biodiversité et la lutte contre les discriminations étaient non seulement des atouts économiques – c’est aussi ce que disent le FMI, l’ONU et l’OCDE –, mais une question d’exemplarité, de citoyenneté – et aussi d’image, bien entendu, mais cela compte. Ce lobbying citoyen est, on l’a vu, également porté par une partie du monde de la culture, du divertissement et du luxe. Le secteur sportif sera aussi un entrepreneur de mobilisation. Ces dernières années, les ligues professionnelles de football et de basket-ball ont, avec des entreprises multinationales, fait plier plusieurs Etats fédérés qui avaient voté des lois discriminatoires contre les homosexuels. Le soft power trouve ici l’un de ses leviers les plus puissants.

Les enjeux sociétaux ne sont pas moins importants que les enjeux économiques. Ils sont même interdépendants. Les décideurs politiques doivent prendre acte de la complexité et de l’innovation du réel. L’anti-modernité de Trump risque de le fragiliser considérablement.

Unknown

ARTICLE. « Trump et l’avenir du féminisme américain », sur liberation.fr

13 janvier 2017 admin 0

La campagne sexiste de Donald Trump n’augurait rien de bon pour les droits des femmes. Son élection confirme les craintes et questionne la mobilisation des mouvements féministes américains pour les prochaines années.

L’intérêt d’une analyse de la présidence Trump au prisme du genre ne se dément pas. Arrêtons-nous, tout d’abord, sur le choix de ses collaborateurs, essentiellement masculins (et blancs). On compte à ce jour quatre femmes pour 13 hommes parmi les futurs ministres, et une femme pour 9 hommes dans le cabinet. Il est probable que les nominations qu’il effectuera dans la haute administration iront dans le même sens. Le souhait du nouveau Président de s’entourer de généraux, d’ultras du parti républicain et de milliardaires issus du big business – des «mondes d’hommes» s’il en est -, s’ajoute à son absence de volonté manifeste de recruter des femmes. L’organigramme de l’entreprise Trump est lui aussi exclusivement masculin dans les tops excutives, à l’exception de sa fille Ivanka. Au mieux, il n’entend tout simplement pas changer les habitudes. Au pire, il pratique une discrimination consciente.

C’est au moins une promesse qu’il est en train de tenir puisque la restauration d’une Amérique blanche et patriarcale était au cœur de sa campagne. La virilité stéréotypée participe du style Trump, sur le fond comme dans la forme : force, menaces et bras de fer en politique étrangère, culte de la personnalité, plaisanteries graveleuses, etc. Son projet, c’est celui d’une nation «debout», rompant avec l’Amérique faible d’un Obama qualifié pendant 8 ans par les Républicains de «Président qui s’excuse», «qui se couche». «Make America great again»… Dans la stratégie (et la communication) de Trump, un «vrai» dirigeant ne manque pas de leadership, prend des risques et ne craint pas l’adversité. La défense des droits des femmes, comme de ceux des homosexuels ou des minorités ethniques est une marque de faiblesse, d’impuissance face aux revendications du fléau du «politiquement correct». On sait que cette rhétorique a séduit l’électorat de Trump et au mieux ne l’a pas découragé, le 8 novembre dernier.

En juillet 2016, le parti a adopté, pour les quatre ans à venir, un programme profondément attentatoire aux libertés des femmes avec, entre autres sujets, une interdiction totale de l’avortement, nourrie par des impératifs moraux et religieux et par le fantasme de lutter contre les bouleversements démographiques («sauver» l’Amérique blanche). C’est un point sur lequel Trump, le Congrès à majorité républicaine et les Etats fédérés dirigés par des conservateurs n’auront aucun mal à s’entendre.

Quand il s’agit des femmes, les signes politiques négatifs se multiplient de la part du nouveau Président. Ainsi, l’équipe de Trump a demandé au département d’Etat des informations sur ses programmes relatifs au genre et à l’égalité femmes-hommes (violences – notamment sexuelles -, entrepreneuriat, place des femmes dans les secteurs économique et politique) et… sur les services qui les gèrent. La crainte d’une «chasse aux sorcières» fait son chemin dans l’administration encore en place, d’autant que les mêmes demandes ont été formulées sur les programmes relatifs à la protection de l’environnement – le staff de Trump s’est aussi enquis auprès du département d’Etat du nom des personnes qui en ont la charge…

Les mouvements féministes comme le parti démocrate prennent acte de cette réalité hostile. La défaite d’Hillary Clinton les contraint à repenser leur projet politique en faveur des droits des femmes, non seulement sur le fond, mais aussi sur les modalités des mobilisations militantes. Ils sont confrontés à plusieurs défis. Le premier est de (re-)connecter la question des inégalités femmes-hommes à celle des inégalités socio-économiques comme à celles des inégalités «raciales». La campagne de Clinton, bien qu’elle se veuille féministe – et elle l’était -, n’a pas mobilisé les électrices au-delà des scores habituels du parti. Clinton a donné l’impression qu’elle se cantonnait à la question du plafond de verre et ce n’est pas un combat dans lequel les classes moyennes et surtout populaires se reconnaissent a priori. Ainsi, sa promesse de nominations paritaires dans son administration n’a pas séduit. Le combat qu’elle avait promis de mener contre les discriminations au travail a lui aussi donné l’impression de ne s’adresser qu’aux CSP +. Ses projets de mesures en faveur du child care ou d’augmentation du salaire minimum sont quant à eux restés trop vagues et ont semblé calqués a posteriori sur celles de Bernie Sanders.

La candidate démocrate n’est pas parvenue à se défaire de l’étiquette de proximité avec le monde des affaires. C’était le propos de la philosophe Nancy Fraser pendant la campagne, qui a rappelé que les préoccupations des femmes très diplômées, urbaines et issues des classes aisées – et souvent «blanches» – n’étaient pas celles des travailleuses pauvres, qui appartiennent fréquemment aux minorités ethniques et qui, souvent, «gardent les enfants et font le ménage chez les femmes éduquées». Pour Fraser, Clinton incarnait un féminisme néolibéral. De plus, chez les jeunes générations progressistes, le féminisme de Clinton a été perçu comme démodé, comme ne prenant pas suffisamment en compte les sujets environnementaux, et ses propositions pour diminuer la dette étudiante ont elles aussi été vues comme une pâle copie de celles de Bernie Sanders, qui en avait fait l’un des thèmes majeurs de son programme.

Pour se mobiliser efficacement et donc avoir une influence forte sur l’agenda politique local et national, les mouvements féministes américains doivent dépasser certains points de divergence. Or l’élection de Trump est un signal positif envoyé aux opposants des droits des femmes. Elle nourrit la dynamique de défiance sur le sujet de l’égalité car la tentation d’un «backlash» existe aux Etats-Unis – comme en France, du reste, et la campagne présidentielle de 2017 nous le montre déjà. Sur l’accès à l’avortement, depuis des années, les «pro-choice» américains exercent un lobbying moins efficace que les «pro-life» qui vont avoir le vent en poupe avec la très possible nomination d’un 9e juge anti-avortement à la Cour suprême. L’élection de Trump peut donc aussi être aussi une occasion, pour le militantisme féministe, de rebondir. Une marche en faveur des droits des femmes est prévue le 21 janvier prochain, soit le lendemain de l’investiture du nouveau Président. Peut-être le début d’une nouvelle visibilité.

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ARTICLE « Donald Trump, un symptôme de l’état de la société américaine », pour la Revue de l’ENA

28 décembre 2016 admin 0

Donald Trump a déjoué les pronostics. Même si beaucoup savaient cette victoire possible, rares étaient ceux qui y croyaient vraiment, dans le camp démocrate comme dans le camp républicain. Trump lui-même, le soir-même de l’élection, une fois la victoire certaine, paraissait sidéré de l’issue du scrutin, au contraire d’un Mike Pence, derrière lui, qui ne cachait pas sa satisfaction. Trump a bénéficié d’un alignement des astres – courte majorité de grands électeurs dans la plupart des Etats-clés malgré une défaite dans le vote populaire au niveau national, abstention très forte dans le camp démocrate.

Pour autant, cette victoire ne doit rien au hasard. Cette victoire, c’est celle de l’Amérique qui veut tourner la page des années Obama. Qu’il s’agisse du fond ou du style, Trump est bien le boomerang anti-Obama. Et Obama s’est fait beaucoup d’ennemis, bien qu’il conserve, fin 2016, une majorité d’opinions favorables.

Pas de programme précis, mais un projet

Or, Donald Trump n’a pas de programme précis ; surtout, il n’a pas de programme cohérent. La rançon en est qu’il a déjà abandonné ou atténué plusieurs de ses promesses de campagne. Qu’il s’agisse du mur contre la frontière mexicaine, de l’expulsion de 11 millions de clandestins, de la suppression de la réforme de la Santé du Président sortant (l’« Obamacare ») ou des poursuites judiciaires contre Hillary Clinton, voire de la COP 21, il a déjà retourné sa veste.

En revanche – et c’est très différent -, Trump a un projet de société. Ce projet, c’est celui d’une Amérique nostalgique, blanche, patriarcale, fermée sur elle-même, quasi auto-suffisante. Bien entendu, il s’agit de la vision mythifié, idéalisée d’un passé qui ne reviendra plus, si tant est qu’il ait jamais existé. Cependant, ce storytelling de l’identité a fait le succès de Trump auprès d’une partie des classes populaires qui n’ont pas bénéficié des fruits de la reprise économique et qui rejettent pêle-mêle le multiculturalisme, les élites intellectuelles, politiques et économiques, jugées responsables de leur déclassement social et culturel. Trump a en effet réalisé une percée de plus de 15 points par rapport à Mitt Romney en 2012 dans l’électorat le plus modeste. Les deux tiers des Américains blancs sans diplôme ont voté pour lui.

Par ailleurs, si l’on se penche plus en détail sur les statistiques du vote du 8 novembre, on constate que les électeurs républicains traditionnels dans les classes sociales supérieures ont aussi largement choisi Trump. Cette discipline de vote s’explique par le fait que la perspective d’une présidence Trump, c’est celle d’une vision conservatrice sur les mœurs et surtout très libérale en économie – Trump n’a cessé de fustiger les régulations – et en fiscalité – perspective d’une baisse des impôts sur les particuliers et sur les entreprises. Les promesses de lutte contre les délocalisations et en faveur de politiques protectionnistes n’ont pas découragé les électeurs les plus aisés qui se sont dit, à juste titre, que leurs intérêts seraient préservés avec un entrepreneur milliardaire à la tête du pays.

Le retour aux affaire des Républicains traditionnels et de l’Amérique du big business

Le sourire de Mike Pence, le soir de la victoire, en disait décidément long. Le futur vice-président a parfaitement saisi que ce résultat signifiait le retour aux affaires des hommes politiques républicains les plus traditionnels, mais aussi des leaders de la finance et du lobbying, et des responsables de médias d’ultra-droite. Les noms qui sont déjà confirmés ou qui circulent pour les postes-clés – conseillers du président, membres du gouvernement, directeurs d’agences fédérales comme la CIA – le démontrent.

Ainsi, pour le secrétariat au Trésor, Trump a fait le choix Steven Mnuchin, ancien de Goldman Sachs, milliardaire qui a consolidé sa fortune grâce… à la crise des suprimes. A la Santé, Tom Price, un représentant ultra conservateur de Géorgie, opposé à l’« Obamacare » et farouche adversaire de l’avortement. Le général Michael Flynn deviendrait conseiller à la sécurité nationale. Lorsqu’il faisait partie des services du renseignement, il avait été limogé par l’administration Obama pour ses propos radicaux contre l’islam. A la CIA, Mike Pompeo, représentant du Kansas. Le sénateur de l’Alabama Jeff Sessions deviendrait ministre de la justice. Favorable à des politiques très anti-immigration, il est aussi connu pour ses opinions racistes. Reince Priebus, responsable national du parti républicain, deviendrait chef de cabinet de Trump à la Maison-Blanche. L’establishment ultra-conservateur sera donc très bien représenté. L’ultra-droitier Steve Bannon devient pour sa part conseiller stratégique du président. A quelques rares exceptions près jusqu’ici, l’entourage de Trump est ainsi essentiellement composé de « vieux hommes blancs », à l’image de la vision qu’il a de l’Amérique.

Donner des gages aux ultra-conservateurs…

De fait, Trump, qui avait déjà choisi Pence comme colistier pour donner des gages aux ultra-conservateurs, semble annoncer qu’il poursuit sur cette voie. Ou du moins que son équipe poursuivra sur cette voie puisqu’il n’est pas dit qu’il s’engage lui-même dans les grandes réformes promises. Hormis quelques coups de « com’ » comme son déplacement, le 1er décembre dernier, dans l’Indiana pour « sauver » 1000 emplois censés être délocalisés… au Mexique. Le symbole est fort. Une des inconnues de la gouvernance Trump – et elles sont nombreuses – est de savoir s’il laissera à ses conseillers et à son gouvernement la gestion des principaux dossiers pour se concentrer sur les aspects les plus plaisants de sa présidence : les relations publiques, les liens avec les médias, la vie dans la lumière, sans parler de la poursuite de ses affaires, notamment new-yorkaises. Il a annoncé vouloir se mettre temporairement en retrait de ses dernières, mais ce serait au profit de ses enfants. Cela ne suffira pas à éloigner le spectre – grandissant – de possibles conflits d’intérêts, étant donné qu’Ivanka, Eric et Donald junior comptent aussi jouer un rôle à la Maison blanche.

Les droits des femmes menacés

Néanmoins, Trump devra faire avec les exigences des élus républicains du Congrès, qui par ailleurs sont très divisés sur des sujets comme l’immigration ou le soutien au big ou au small business. Les relations commerciales avec la Chine, le projet de grands travaux infrastructurels financés par des fonds publics seront sources de tension entre le président et la Chambre des représentants. D’autres thématiques seront l’objet de consensus. C’est le cas de la limitation de la protection de l’environnement et surtout des droits des femmes, car des tentatives d’un retour en arrière sont probables sur l’accès à l’avortement, dans les Etats fédérés comme à la Cour suprême – avec un futur neuvième juge qui a toutes les chances d’être rétrograde, sur ce sujet en particulier. L’arrêt « Roe versus Wade » de 1973 qui autorise l’avortement est dans le viseur des ultra conservateurs depuis des années.

L’Amérique du Trump candidat n’est pas tout à fait celle du Trump président. Les hommes de Trump sont des ultra, des milliardaires et des extrémistes. Ils sont représentatifs d’un establishment politique et économique (certes, pas d’un establishment intellectuel) contre lequel il n’a cessé de s’insurger pendant la campagne. Attendons de voir si les lois à venir défendront les intérêts de la petite classe moyenne blanche ou si c’est encore le big business qui en sortira gagnant.

Sur les questions sociétales, le président Trump devra compter sur les mobilisations de la société civile. Féministes, anti-racistes, mouvements LGBT, défenseurs de l’environnement et pourfendeurs du libre port d’armes commencent à s’organiser. La démocratie du terrain, loin des appareils et des élites tant décriés par le candidat Trump, c’est aussi celle-là.

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ARTICLE « Trump ou le pouvoir des ultras », dans « The Conversation »

26 novembre 2016 admin 0

C’est en janvier prochain que Donald Trump, Mike Pence, leur gouvernement et leur administration prendront leurs fonctions. Nous verrons alors si la rupture avec l’establishment se traduira en actes, si la promesse – formulée par Trump la veille du 8 novembre – « d’assécher le marigot de Washington » sera tenue. Néanmoins, les annonces des premières nominations des membres de l’équipe de transition, de conseillers ou de futurs ministres laissent penser qu’une vieille garde de politiciens ultra-conservateurs gouvernera bientôt le pays.

Le choix du général Michael T. Flynn comme conseiller à la sécurité intérieure du Président fait beaucoup parler. Il avait été congédié de la direction militaire du renseignement par Barack Obama pour ses positions extrémistes sur l’islam. Jeff Sessions, sénateur de l’Alabama, pourrait de son côté devenir ministre de la Justice. C’est un dur sur les questions d’immigration.

Un autre hard liner, le représentant du Texas Mike Pompeo, prendrait la tête de la CIA. Le plus radical est sans nul doute Steve Bannon, qui a bâti le succès de son site Breitbart News sur des positions extrémistes de droite – racisme, antisémitisme, suprémacisme blanc, misogynie, mais aussi volonté… de renverser le système politique. Il est nommé conseiller stratégique du Président, l’un des postes les plus en vue parce que l’un des plus influents.

Rien que des old white men…

Reince Priebus, le responsable national du parti républicain, devient « chief of staff » – un poste qui se situe entre le chef de cabinet et le secrétaire général de la présidence. Trump a également rencontré Mitt Romney, le candidat malheureux face à Barack Obama en 2012. Les deux hommes s’étaient beaucoup opposés pendant la campagne. Romney figure, avec Rudolph Giuliani, l’ancien maire de New York, et Nikki Haley, gouverneure de Caroline du Sud, sur la short list pour devenir secrétaire d’État (ministre des Affaires étrangères). Qu’en sera-t-il ?

Les noms de Newt Gingrinch, de John R. Bolton – un néoconservateur partisan de la guerre en Irak et ambassadeur à l’ONU durant le mandat de George W. Bush –, de Chris Christie et d’un ex-banquier de Goldman Sachs, Steve Mnuchin, continuent de circuler. Il en va de même de Myron Ebell, un lobbyiste climato-sceptique, pour prendre la tête de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) – ce qui fait frissonner les défenseurs de l’écologie.

L’évitement des élites politiques et économiques traditionnelles ne semble donc pas à l’ordre du jour chez Trump. Pour l’instant, rien que des old white men… La nouveauté viendra peut-être de Michelle A. Rhee, dont le nom circule pour le poste de ministre de l’Éducation. Cette démocrate d’origine coréenne, ancienne responsable de l’enseignement public à Washington D.C., est partisane d’une réforme de l’éducation visant à augmenter le niveau des écoles jugées sous-performantes par une politique incitative à l’égard des enseignants et par des bourses pour les élèves défavorisés. Cette possible nomination est déjà vivement critiquée par… Breitbart News.

Blocages institutionnels en vue

Les divisions internes de l’équipe Trump ne manqueront pas, ce qui n’a rien d’inédit dans le sérail de Washington. Cependant, on ne sait pas comment le nouveau président gouvernera : prendra-t-il goût aux affaires publiques, dont la gestion quotidienne ne se limite pas, loin s’en faut, à polémiquer ou à communiquer sur les réseaux sociaux – pratique avec laquelle il n’a pas rompu ? Ou confiera-t-il les rênes du pouvoir à ses plus proches collaborateurs, au risque de laisser les divergences grossir et de perdre en crédibilité ? D’autant que Trump sera confronté à d’autres difficultés.

En effet, bien que le Congrès reste aux mains des républicains, leur domination s’est étiolée à la Chambre des représentants et surtout au Sénat, où ils ne comptent plus qu’une majorité d’un siège. Cela signifie que la minorité démocrate a la possibilité de faire entendre sa voix jusque dans le processus de filibuster, qui peut conduire à des blocages institutionnels par des stratégies dilatoires ou d’obstruction.

À moins que la culture du compromis et du bipartisanisme ne retrouve le chemin du Congrès après six années d’absence – les républicains n’ont cessé de mettre des bâtons dans les roues aux réformes du Président Obama –, il y a fort à parier que certaines lois ou révisions de loi comme celle de l’Affordable Care Act (« Obamacare ») aient beaucoup de mal à être votées.

Des Républicains divisés

Autre problème, celui des désaccords probables entre le nouveau président et les congressistes républicains sur certaines annonces faites par le candidat Trump pendant la campagne comme le non-cumul des mandats ou la limitation de leur possibilité de devenir lobbyistes une fois qu’ils ont quitté la politique. D’autres promesses, comme le durcissement des relations commerciales avec la Chine et le lancement d’un vaste programme d’infrastructures financé sur fonds publics, occasionneront probablement de très vifs débats.

Enfin, le Parti républicain n’a pas résolu ses divisions internes, sur des sujets comme l’immigration ou le choix d’un soutien au big ou au small business. Sans parler du fait qu’il n’est pas à l’abri de voir réapparaître une frange extrémiste, sur les questions fiscales par exemple, comme du temps du Tea Party, dont les ravages sur les processus législatifs sont dans toutes les mémoires.

En somme, la partie s’annonce rude pour un président novice en politique qui devra aussi compter sur les mobilisations de la société civile sur des sujets comme la protection de l’environnement, les droits des femmes et bien sûr les violences « raciales ».

Crédit photo : « Les hommes du Président: Mike Pompeo, Michael Flynn et Jeff Sessions (de gauche à droite). » STF/AFP

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TRIBUNE dans « Le Monde » sur le nouveau pouvoir Trump

19 novembre 2016 admin 0

Grâce à une courte majorité de grands électeurs, et sans remporter le vote populaire, Donald Trump sera investi 45e président des États-Unis en janvier 2017. Le contraste avec Barack Obama est saisissant, tant du point de vue du style que de leurs projets de société respectifs. Trump est bien un boomerang anti-Obama.

Dès l’annonce de son succès, le futur président s’est adressé à la presse et à ses supporters avec une attitude qui a frappé certains observateurs : il paraissait stupéfait d’avoir gagné. Derrière lui, son futur vice-président Mike Pence affichait un grand sourire de satisfaction. Cette image en dit long : le futur vice-président a parfaitement saisi que ce résultat signifiait le retour aux affaires des républicains les plus traditionnels – dont Gingrich, Giuliani et Sessions sont des figures de proue –, des cadors de la finance et du lobbying, et des responsables de médias d’ultra-droite – au premier rang desquels le redoutable Bannon.

Car Trump, qui avait choisi Pence comme colistier pour donner des gages aux conservateurs, ne gouvernera pas seul. Peut-être même qu’il gouvernera peu, laissant à ses conseillers et à son gouvernement la gestion des principaux dossiers pour se concentrer sur les aspects les plus plaisants de sa présidence : les relations publiques, les liens avec les médias, la vie dans la lumière, en continuant de passer le plus de temps possible à New York.

L’avenir nous le dira. Étant donné les personnes pressenties pour être ses collaborateurs – l’équipe de transition, par ailleurs essentiellement composée d’hommes « blancs », en est un indicateur – et la couleur politique du Congrès, l’hypothèse d’une politique très libérale en économie et très conservatrice sur les questions sociétales est la plus plausible. Plusieurs promesses de Trump à son électorat pourraient en faire les frais.

Pétrole de schiste

Sur les relations commerciales avec la Chine, sur l’immigration – le monde des affaires étant favorable à une libéralisation de la législation –, sur le projet de grands travaux infrastructurels financés par des fonds publics, des désaccords entre Trump et le parti républicain sont à prévoir.

D’autres sujets, en revanche, seront selon toute vraisemblance plus consensuels, comme l’environnement et les droits des femmes. Sur le premier point, Mitch McConnell, l’actuel leader de la majorité au Sénat, a demandé au président Trump de revenir rapidement sur le veto qu’Obama avait apposé à la construction du gigantesque oléoduc Keystone. L’exploitation du gaz et du pétrole de schiste devrait repartir de plus belle et les limitations imposées par Obama aux entreprises concernant l’émission de substances polluantes pourraient se réduire à peau de chagrin.

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ARTICLE. Donald Trump et l’immigration en cinq questions

3 septembre 2016 admin 0

Le 31 août dernier, Donald Trump s’est rendu au Mexique pour rencontrer le président Enrique Peña Nieto, avant de tenir, à Phoenix, en Arizona, un discours très dur sur l’immigration. Exercice d’équilibriste ou stratégie bien étudiée ? Toujours est-il qu’une fois de plus, Trump a attiré sur lui toute la lumière médiatique.

Quelle signification donner à la rencontre entre Trump et le Président mexicain ?

C’est le président mexicain lui-même, Enrique Peña Nieto, qui a invité Donald Trump et Hillary Clinton au Mexique. Le candidat républicain est le premier à avoir répondu favorablement. La population locale était très mécontente de cette visite : des universitaires, des écrivains, des journalistes, ainsi que des milliers de manifestants et d’internautes ont fait savoir leur opposition à ce choix de leur Président, déjà impopulaire. Peña Nieto a sans doute voulu leur montrer qu’il ne se laissait pas impressionner par Trump et qu’il était capable de riposter à ses attaques récurrentes sur les Mexicains – qu’il a qualifiés de « violeurs », de « voleurs », etc.

La visite de Trump à Mexico n’a pas fait l’unanimité… Alejandro Ayala/AFP
De son côté, Trump rencontrait pour la première fois un chef d’État, en tant que candidat à la Maison Blanche. Il compte donner tort à ses détracteurs en se dotant d’une stature de présidentiable et prouver qu’il vaut mieux que le portrait xénophobe et impulsif qui est si souvent fait de lui, espérant sans doute séduire les électeurs latinos sans effort. Il a ainsi témoigné son admiration pour le peuple mexicain et qualifié Peña Nieto d’« ami ». Ce dernier n’avait toutefois pas manqué, au printemps, de comparer Trump à Hitler et à Mussolini… Lors de la conférence de presse donnée après leur entretien en privé, les deux hommes ont évoqué leurs intérêts réciproques quant à la sécurisation de la frontière en matière de trafic de drogue et d’armes.

À son retour aux États-Unis, Trump a cependant très vite remis sa casquette de candidat « ultra ». Il a prétendu avoir dit au Président mexicain qu’il estimait que le Mexique avait bénéficié de manière disproportionnée des traités commerciaux avec les États-Unis, mais aussi que l’immigration illégale était un problème pour les deux pays. Peña Nieto, quant à lui, a affirmé avoir insisté auprès de Trump sur les bénéfices de la liberté commerciale et lui avoir reproché ses commentaires désobligeants sur le peuple mexicain, « qui travaille dur et mérite d’être respecté ». Il a également annoncé qu’il souhaitait qu’ils puissent travailler ensemble, si Trump était élu. Un geste d’apaisement dont il espère qu’il sera reconnu par l’intéressé.

Trump infléchit-il son programme sur l’immigration ?

Depuis son entrée en campagne en juin 2015, le candidat républicain est favorable à une réforme de la législation sur l’immigration, mettant un terme aux tergiversations et donc à l’immobilisme du Parti républicain depuis des années sur ce sujet.

Kellyanne Conway, la nouvelle campaign manager de Donald Trump. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA
Ces derniers temps, Trump avait donné quelques signes laissant penser qu’il souhaitait adoucir son programme, suivant en cela les recommandations de sa nouvelle conseillère Kellyanne Conway. Il avait notamment avancé qu’il permettrait à « une partie » des clandestins vivant aux États-Unis, qui sont bien intégrés, qui travaillent ou font des études et dont les enfants sont de nationalité américaine, de rester sur le sol américain, sans pour autant leur accorder la nationalité, pourvu qu’ils « paient leurs arriérés d’impôts ». Une position proche de celle d’Obama fin 2014 – finalement invalidée par le Congrès. Trump voulait ainsi montrer qu’il a de la compassion et séduire, sans doute, une partie des électeurs hispaniques. Mais il s’est attiré les foudres des plus conservateurs, et notamment des mouvances d’extrême droite qui comptent parmi ses soutiens et figurent également dans son équipe de campagne.

De retour du Mexique, il a immédiatement fait volte-face pour confirmer sa ligne « dure » sur le sujet. Le long discours (près d’une heure et demie) qu’il a tenu à Phoenix était très attendu par les militants et surtout par les observateurs et le parti. Le fait qu’il choisisse de le prononcer en Arizona n’est pas un hasard. Cet État vote depuis longtemps républicain aux présidentielles mais Trump n’y est, pour l’heure, pas crédité d’un score exceptionnel (entre 44 et 49 % contre 39 à 44 % pour Clinton, selon les sondages). Rappelons que Romney avait remporté l’Arizona en 2012 avec 10 points d’avance sur Obama. De plus, cet État a mis en place en 2010 une loi extrêmement répressive contre les clandestins puisqu’elle autorise les contrôles au faciès par la police.

Avec son sens de la théâtralisation qui le caractérise, Trump a commencé par évoquer des meurtres commis par des clandestins et a invité des proches de victimes à monter sur scène à ses côtés. Le mur, a-t-il ensuite assuré, sera bel et bien construit. Trump n’est-il pas un promoteur immobilier ? Ce mur, « impénétrable, grand, puissant et beau », constitue l’un de symboles de virilité stéréotypée de sa campagne. Peut-être ne sera-t-il érigé que sur une partie de la frontière entre les deux pays, tempérait-il ces derniers jours. De fait, la présence du Rio Grande complique la tâche car on ne peut pas construire le long du fleuve. Il n’en a plus parlé à Phoenix. Combien coûtera-t-il ? L’estimation est difficile à faire. En tout cas, il sera totalement financé par le Mexique « qui ne le sait pas encore », a réaffirmé Trump, qui s’est bien gardé d’évoquer ce point lors de la conférence de presse qu’il a donnée avec le Président mexicain quelques heures plus tôt.

La frontière avec le Mexique au sud de San Diego (Californie). Tony Webster/Flickr, CC BY
Il a également promis d’expulser les immigrés clandestins des États-Unis. Mais sur leur nombre, son propos est de plus en plus flou. Il n’évoque plus explicitement les 11 millions de sans-papiers qui vivraient aux États-Unis et conteste même ce chiffre désormais, qu’il estime inventé par les médias et le « système » dans le but de victimiser les immigrés.

Évoquant les personnes qui vivent illégalement sur le sol américain, il a affirmé que, s’il était élu, elles seraient expulsables à tout moment. Trump encourage donc implicitement la délation et vise à instaurer un climat de peur permanente. En refusant d’accorder un titre de séjour à une partie des immigrés clandestins, en disant vouloir annuler les décrets de régularisation temporaires d’Obama, il fait donc marche arrière par rapport à ses récentes déclarations. Pas question d’alimenter les accusations d’amnistie des sans-papiers, qu’il réserve à Clinton.

Les deux millions – selon son estimation personnelle – de délinquants et de criminels parmi les clandestins sont devenus sa priorité. Trump promet de les expulser manu militari. Il prévoit de tripler le nombre d’agents fédéraux de l’immigration et des douanes pour effectuer cette tâche. Trump souhaite aussi que les États-Unis, désormais, n’accordent plus de visa aux individus – réfugiés, touristes, étudiants, travailleurs – arrivant de pays selon lui insuffisamment précautionneux quant à la dangerosité de leur population – Syrie, Libye, et quels autres ?

En outre, sous une présidence Trump, chaque nouveau clandestin sera renvoyé dans son pays, même si celui-ci est lointain. Trump veut s’assurer que les États « reprennent » ces émigrés et envisage de mettre en place un système de vérification biométrique systématique à leur entrée sur le territoire. Un contrôle strict des employeurs, des organismes d’aide sociale et des écoles sera aussi réalisé sur le sol des États-Unis.

En quoi Trump fait-il des immigrés le bouc émissaire des maux de l’Amérique ?

L’Amérique va mal à cause de son immigration : tel est le message global de Trump, même s’il évoque surtout les clandestins. Il estime à 59 millions le nombre d’immigrés arrivés aux États-Unis depuis 1965 et il reconnaît qu’ils ont contribué à enrichir le pays. Il sait que beaucoup, parmi eux, votent, ou que leurs enfants votent, ce qui explique ces propos. Mais, ajoute-t-il, ceux qui arrivent maintenant de manière illégale appauvrissent la nation américaine. C’est pourquoi, a-t-il martelé à Phoenix, il importe de les sélectionner par leur « talent » et leur « mérite ».

Lors d’une manifestation du Tea Party, à Boston, en 2010. Tim Pierce/Flickr, CC BY
Pour Trump, les sans-papiers sont une menace pour l’économie, la sécurité et l’identité de l’Amérique. Sur l’économie, tout d’abord. Il estime qu’ils tirent les salaires vers le bas, prennent les emplois des « oubliés de l’Amérique », autrement dit des classes populaires américaines, car la plupart des illegals, affirme Trump, sont peu qualifiés et sans diplôme. Ils coûtent plus d’argent qu’ils ne rapportent, dit-il, mais, de cela, « on ne parle jamais » – la théorie du complot est un leitmotiv chez lui. C’est pourquoi il entend empêcher les entreprises américaines de se délocaliser à l’étranger – par quel mécanisme légal ?

La sécurité, ensuite. Trump continue d’expliquer que, bien qu’il existe « beaucoup de Mexicains honnêtes », bien que les États-Unis et le Mexique soient des pays amis, bien que les musulmans ne soient pas tous dangereux, une grande partie d’entre eux sont des délinquants et des criminels. Selon le candidat républicain, qui cite un rapport gouvernemental de 2011, 25 000 étrangers auraient été arrêtés pour meurtre aux États-Unis cette année-là – quid des meurtres commis citoyens américains, en comparaison ? Il ajoute, cette fois sans citer sa source, que l’immigration illégale coûte au pays 113 milliards de dollars chaque année. Mais combien rapporte-t-elle en retour ? De cela, il ne dit mot.

L’identité, enfin. « Tout le monde ne peut pas être assimilé », avance Trump – un propos qui fait étrangement écho à ce qu’on entend en Europe, et notamment en France. Revoilà le leitmotiv de la promesse d’un retour à une Amérique blanche – qui n’a cependant jamais existé. Trump aime user de son storytelling identitaire, redoutablement efficace. Son discours de Phoenix a du reste été salué par les suprémacistes blancs et les mouvements racistes sur Twitter.

Pourquoi attaque-t-il sa rivale Clinton sur ce sujet ?

Trump certifie à ses électeurs que les médias et l’establishment politique ne leur disent pas la vérité sur l’immigration. Outre les « mensonges » sur les 11 millions de clandestins, il y aurait l’idée fausse selon laquelle l’immigration serait une chance pour l’Amérique. Ce discours, estime Trump, est celui des puissants, des grandes entreprises, des riches, du « système », et donc d’Hillary Clinton puisqu’elle appartient à ces réseaux. Du reste, pour réformer l’immigration, il faut, estime-t-il, « changer le leadership à Washington ».

À Phoenix, il l’a beaucoup critiquée sur ce sujet : « Hillary parle toujours de sa tristesse à propos de ces familles séparées », mais elle ne parle jamais « de ces familles américaines qui sont séparées à jamais de leurs proches en raison d’homicides ». Comprendre : commis par des clandestins. Trump scande que Clinton fera « comme Obama », qu’elle mettra le pays en danger avec la distribution de dizaines de milliers des visas temporaires, avec une politique sociale généreuse vis-à-vis des étrangers, et qu’elle laissera entrer des centaines de milliers de gens sans précaution – de Syrie, par exemple – « tel un cheval de Troie », autrement dit des personnes animées de velléités belliqueuses. Trump retourne alors l’accusation de racisme qui est portée contre lui en affirmant que Clinton défavorisera les Afro-Américains et les Hispaniques qui travaillent et vivent légalement aux États-Unis. Et d’ailleurs, ajoute-t-il ironiquement, « elle n’est pas allée au Mexique » rencontrer Peña Nieto, contrairement à lui.

A-t-il encore une chance de l’emporter en novembre ?

La réponse est oui. Selon The Guardian, Trump est crédité d’une victoire le 8 novembre dans une vingtaine d’États fédérés. Il profiterait en cela de la polarisation partisane à l’œuvre depuis 30 ans aux États-Unis, même si elle est de plus en plus atténuée par les changements démographiques – urbanisation, mobilités internes, proportion croissante des Hispaniques et des Asio-Américains dans l’électorat. La victoire finale se décidera dans moins de 10 États : Ohio, Virginie, Pennsylvanie, Caroline du Nord, Floride, notamment. En outre, le score des deux petits candidats, Garry Johnson et Jill Stein, sera un facteur déterminant le 8 novembre.

Trump est néanmoins confronté à deux faiblesses majeures. D’une part, il est très en retard sur Clinton en termes de financement et de militantisme de terrain. Il mène une campagne bien moins professionnelle que sa rivale démocrate qui, de son côté, pâtit toujours d’une faible popularité et ne parvient pas à creuser l’écart.

D’autre part, le discours persistant de Trump sur l’immigration devrait lui aliéner la grande majorité de l’électorat hispanique, asiatique et noir, ainsi qu’une bonne partie des électeurs indépendants. Sa force est, cependant, d’être dans la provocation permanente. C’est là qu’il est le meilleur, quand il n’a pas à expliquer, à détailler, à préciser son programme. C’est bien sûr une facilité, mais cela a fait son succès jusqu’ici. Le propos selon lequel la diversité culturelle et religieuse n’est pas une chance mais un fardeau pour les États-Unis trouve un écho très fort dans les classes populaires.