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INTERVIEW. « Le féminisme ne doit pas être instrumentalisé par les pourfendeurs du multiculturalisme », pour « Le Muslim Post »

10 juin 2017 admin 0

Interview réalisée par Frédéric Geldhof et publiée le 1/06/17 dans « Le Muslim Post ».

Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’IRIS, vice-présidente de Sport et citoyenneté, coresponsable du blog Politique(s) et auteure de plusieurs ouvrages sur les discriminations et les USA, revient sur les affaires qui ont agité les médias ces derniers jours, du festival afroféministe Mwasi au quartier La Chapelle-Pajol, en passant par la parité femmes-hommes en politique.

LeMuslimPost : Il y a quelques mois, dans « The Conversation », vous avez publié un article intitulé : « Dans sa lutte contre le sexisme, le sport doit éviter le piège identitaire ». L’obsession identitaire touche tous les domaines aujourd’hui ?
Marie-Cécile Naves : Le sport, la culture, la politique, tout ce qui concerne la vie en commun est aujourd’hui investi par une obsession identitaire, décrite notamment par Béligh Nabli dans « La République identitaire » (Cerf, 2016), venue de l’extrême droite et relayée sur l’ensemble de l’échiquier politique et par une partie du monde associatif qui reste sur des représentations « old school » de la société française. Cela se manifeste par une instrumentalisation de la république, de la laïcité et des droits des femmes, à des fins de racisme anti-Arabes et antimusulmans, mais aussi anti-Noirs.

On sait depuis les années 1970 qu’il y a plusieurs courants féministes, et ceux-ci se renouvellent, évoluent. Aujourd’hui, un féminisme blanc, de dominant(e)s, à prétention universelle mais qui méconnaît l’intersectionnalité, se fait parfois complice de ceux qui dénoncent une « insécurité culturelle » de la France, en gros le multiculturalisme — lequel n’est pas une idéologie mais une réalité sociale.

Stigmatiser le sexisme (ou l’homophobie) des musulmans ou des Africains présente un autre avantage : se dédouaner de ses propres pratiques, dans une confrontation « Nous » (les civilisés, les laïcs, les Blancs) versus « Eux » (les sauvages, par nature violents avec les femmes qu’ils voilent, violent, marient de force). On l’a vu avec l’attentat d’Orlando aux Etats-Unis, lorsque Trump vante la tolérance de l’Amérique vis-à-vis des femmes et des homosexuels, alors que toute la politique des Républicains et de Trump lui-même prouve le contraire. On le voit aussi en France.

« Il faut éviter le face-à-face, la rivalité entre l’anti-sexisme et l’antiracisme »

On a beaucoup parlé du festival Mwasi, qui a fait polémique avec ses ateliers non mixtes. Qu’en pensez-vous ?

La non-mixité dans les événements militants a toujours existé. On peut la déplorer par principe, mais c’est un mode de mobilisation ancien ; de plus, son ampleur est minime par rapport à la non-mixité, souvent délibérée et au mieux négligée dans le monde politique — on rappelle que Les Républicains ont payé 12 millions d’euros d’amende pour non respect de la parité entre 2007 et 2012. Le Conseil de Paris est blanc, l’Assemblée nationale, jusqu’ici du moins, est blanche (et masculine), etc.

Porte de La Chapelle, café de Sevran, agressions sexuelles de Cologne, etc. On a l’impression que les problèmes de sexisme ne concernent aujourd’hui que les Français d’origine étrangère. C’est en tout cas comme ça qu’on nous les présente…

C’est exactement cela et on observe que, à chaque fois, la polémique est lancée par l’extrême droite. Cette dernière a gagné du terrain dans les esprits, dans le sens où elle est parvenue, en un peu plus de 30 ans, à imposer ses thèmes de la peur de l’Autre, de la nostalgie d’une France judéo-chrétienne et blanche — mais aussi patriarcale, et c’est d’ailleurs stupéfiant que certain(e)s ne le voient pas —, d’une société mythifiée, fermée sur elle-même, endogame. Comme l’expliquent Régis Meyran et Laurence De Cock, on a affaire à un phénomène de « paniques identitaires » (livre éponyme, Ed. du croquant, 2017).

Le café de Sevran, le quartier de La Chapelle, le burkini, etc. Certains journalistes et hommes (et femmes) politiques ne voient pas le piège des imprécisions et des généralités, et ont la contestation sélective. Lorsqu’il y a des contre-enquêtes, comme celle du Bondy Blog, elles sont très peu relayées, ce qui met au jour la stratégie de stigmatisation initiale. Pour moi, c’est un phénomène typique de « fake news » : des informations non pas nécessairement fausses — le harcèlement de rue est une réalité — mais exagérées et déformées, et faisant appel à l’affect, au ressenti, aux préjugés, jouant sur le mimétisme médiatique ou des réseaux sociaux et n’attendant pas la vérification des faits.

C’est un phénomène de rumeur bien connu, avec la stigmatisation d’un groupe. Autrefois les juifs (cf. la rumeur d’Orléans et la « traite des Blanches »), aujourd’hui les minorités dites visibles et en particulier les musulmans et les migrants. La structuration du discours reste la même : désigner des boucs-émissaires — « sauvages », prétendument peu civilisés, ou cupides dans le cas des juifs autrefois — à la violence contre les femmes — par essence fragiles et victimes, qui voudraient mettre en péril la cohésion sociale. Or c’est bien plutôt ces dénonciateurs zélés, relais du racisme, qui fragilisent le lien social, souvent à dessein.

Certains sont en effet rapidement enclins à dénoncer certaines formes de sexisme, mais beaucoup plus indulgents avec d’autres discriminations et inégalités entre les femmes et les hommes. L’Islam est présenté comme « le » terrain du sexisme. Comme le rappelle Eric Fassin, la chose n’est pas nouvelle, que l’on pense à la période coloniale ou aux diverses polémiques sur le voile, les « tournantes » ou les mariages forcés, depuis la fin des années 1980. Mais le phénomène a pris de l’ampleur et peut s’embraser à tout moment.

On attendrait un Alain Finkielkraut ou une Céline Pina plus zélés pour dénoncer le sexisme des Blancs. Le Front national n’a voté aucun des textes en faveur de l’égalité femmes-hommes au parlement européen. L’opposition systématique de l’UMP aux politiques d’égalité filles-garçons à l’Ecole, du fait d’une ignorance complète du concept scientifique de genre et à cause du fanatisme de Sens commun et autres Manif pour tous, font que personne n’est dupe de cet intérêt soudain pour les droits des femmes. Les violences sexuées et sexuelles intra-familiales, intra-culturelles et intra-professionnelles touchent tous les milieux, comme l’a utilement rappelé la grande enquête Virage de l’INED, publiée le 25 novembre dernier.

Il existe donc un racisme qui « sert de marchepied à la thèse antiféministe de la disparition du patriarcat », comme le dit Christine Delphy. Il faut éviter le face-à-face, la rivalité entre l’anti-sexisme et l’antiracisme, et faire l’effort de penser les deux en même temps. C’est une exigence intellectuelle indispensable à l’époque des « fake news » et des « alternative facts ». C’est une responsabilité démocratique que de faire confiance aux travaux de sciences sociales pour nous aider à comprendre la réalité sociale.

« Le féminisme laïciste condamne dans une même logique le port du voile et les femmes qui se voilent. C’est un réflexe issu de la colonisation »

Le Monde explique, comme vous l’avez tweeté, que l’attentat de Manchester était « un acte terroriste visant explicitement les femmes. » Pourquoi le discours ambiant que vous dénoncez — qui est de dire que « le sexisme, c’est les musulmans » — est-il dangereux ?

La réponse est dans la question : c’est un autre biais pour disqualifier le droit des musulmans (réels ou supposés) à vivre en France, au prétexte qu’ils ne respecteraient pas « nos » valeurs (mais encore une fois, si le sexisme était étranger à l’ensemble des non-musulmans français, cela se saurait).

On a vu des femmes du 18e arrondissement de Paris dénoncer « l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et anti-pauvres, sur fond de campagne électorale. » On a aujourd’hui effectivement cette impression que des féministes dénoncent le sexisme avec pour seul objectif de viser l’Islam… Un féminisme à deux vitesses ?

« A deux vitesses », oui parce qu’il existe un féminisme des dominantes, qui estiment incarner à elles seules la défense des droits des femmes, mais oublient — ou refusent de voir — la complexité du réel, ou bien n’acceptent pas que d’autres voix que la leur se fassent entendre. Pour certaines, parler d’un féminisme musulman est un non-sens. Or cela existe. Mais mettre au jour le discours islamophobe ambiant fait souvent de vous un complice du relativisme culturel, pire : d’un communautarisme musulman, forcément négatif.

On voit, d’ailleurs, depuis plusieurs mois une véritable chasse à la femme voilée sur les réseaux sociaux de la part de personnes se disant féministes et athées, qui estiment que le voile est forcément symbole d’oppression ou de soumission…

En effet, le féminisme laïciste condamne dans une même logique le port du voile et les femmes qui se voilent. C’est un réflexe issu de la colonisation. Or, il faut à tout prix éviter cette confusion : on porte un voile pour des motivations extrêmement diverses. Par exemple, porter un voile à l’adolescence peut être un acte de rébellion contre la société ou d’affirmation de soi, comme on pouvait être gothique ou punk, et pas du tout un acte religieux. Malheureusement, les femmes voilées ont rarement la parole. On parle à leur place. Elles sont considérées comme victimes mais on les infantilise en ne les écoutant pas, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. L’émancipation ne fonctionne pas ainsi.

« Les hommes doivent prendre conscience que l’égalité a beaucoup à leur apporter »

Finalement, aujourd’hui, on se sert de deux notions nobles (féminisme et laïcité) pour masquer des pensées racistes ?

Oui. C’est une instrumentalisation, qui dessert la lutte pour l’égalité femmes-hommes et la laïcité dans son sens littéral et juridique, ce que l’Observatoire de la laïcité ne cesse de rappeler, avec justesse et pédagogie.

Le sexisme, on l’a vécu pendant toute la campagne présidentielle avec les blagues de mauvais goût sur Brigitte Macron. La France est-elle profondément sexiste ?

Le sexisme n’est pas propre à la France mais il est très toléré, sous couvert d’humour, de tradition « potache. » Le sexisme est une réalité quotidienne pour beaucoup de femmes, dans le travail, dans la rue, et bien sûr dans le cercle privé. Mais il est souvent insidieux, il prend rarement la forme d’insultes. On ne vous écoute pas quand vous prenez la parole dans un colloque (lorsqu’on vous invite), les hommes vous coupent la parole dans les médias, vous subissez des remarques sur votre physique ou sur le physique des autres femmes. Vous devez toujours prouvez que vous êtes légitime. Les femmes ont un accès plus difficile au monde de l’édition, à un prêt bancaire pour monter une entreprise, etc. C’est incessant.

Cependant, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, on a l’impression que l’égalité femmes-hommes est en progrès. Avant, les partis ne respectant pas la parité préféraient payer des amendes…

Le gouvernement est paritaire mais pas les cabinets ministériels (et de loin). En cela, rien ne change par rapport à avant. Je reste néanmoins optimiste pour la suite car ce type de situation est de plus en plus dénoncée comme inacceptable. Cela se voit trop. Et qu’on ne vienne pas dire que le vivier de femmes qualifiées n’existe pas.

A-t-on des leçons à aller chercher à l’étranger, comme en Suède ?

Oui sans doute pour la conciliation vie personnelle/vie professionnelle, où l’on a rompu avec le présentéisme et où s’occuper de soi et de sa famille, pour un homme, n’est pas honteux, n’est pas un signe de faiblesse.

Est-on aujourd’hui en progression ou en régression, en ce qui concerne l’égalité femmes-hommes ?

On progresse mais lentement. L’inégalité en termes de carrière et de salaires est pour beaucoup due au fait que les femmes gèrent encore 80 % des tâches et du temps parental et domestique. Les hommes doivent prendre conscience que l’égalité a beaucoup à leur apporter parce qu’ils sont eux aussi prisonniers des les stéréotypes de genre. En ce sens, le travail de l’équipe de « Happy Men » est intéressant. Ainsi, le présentéisme au travail obéit à une logique patriarcale, qui ne convient pas à tous les hommes, loin s’en faut.

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INTERVIEW. « Comment combattre les discriminations au travail ? », pour « Alternatives économiques »

10 juin 2017 admin 0

Interview réalisée par Thomas Lestavel pour « Alternatives économiques », et publiée en ligne le 24/05/17.

Comment combattre les discriminations au travail ?

C’est une lettre qui fera sans doute date dans la lutte contre les discriminations : le 23 mai, la CGT a adressé par huissier un courrier à la direction de Safran Aircraft Engine pour porter à son attention le cas de 34 salariés. Selon elle, ceux-ci subissent un « dommage dans leur évolution professionnelle c’est-à-dire promotionnelle et salariale », en raison de leur engagement syndical. L’entreprise a six mois pour agir, avant que la justice ne s’en mêle.Jusqu’alors, lorsqu’un salarié s’estimait victime d’une discrimination, il lui revenait d’aller en justice par ses propres moyens. Mais, depuis le 11 mai, la possibilité d’intenter une action de groupe, introduite par la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle votée fin 2016, est entrée en application. La CGT a d’ores et déjà annoncé que d’autres procédures suivraient, concernant d’autres formes de discriminations. A voir si cet outil, le dernier en date d’un arsenal juridique assez étoffé, sera plus efficace que les autres pour faire changer les pratiques et les mentalités.
Stéréotypes persistants

« Au cours d’un entretien, la DRH m’a demandé si mes parents parlaient français et d’où venait mon prénom. Elle a aussi posé plusieurs questions sur ma ville, mon quartier et a fini par dire que son cabinet “est très Vieille France, vous comprenez ?” » Ce récit tiré d’un recueil de témoignages publié l’an dernier par le Défenseur des droits 1 illustre une réalité tenace dans le monde du travail. Les stéréotypes ont la vie dure et les discriminations2 portent sur de multiples facettes : origine, religion, sexe, apparence physique, état de santé, lieu de résidence, orientation sexuelle, activités syndicales… Le Défenseur des droits s’inquiète par exemple du « parcours d’obstacles » que doivent réaliser les individus dont le nom porte une consonance arabe. Pour s’en sortir, « ils acceptent des emplois moins qualifiés et moins payés. Ou, pour les plus diplômés, choisissent de partir à l’étranger », décrit le rapport.

Selon le dernier baromètre annuel de l’institution publique, un actif sur trois déclare avoir été victime de discrimination au cours des cinq dernières années. L’emploi constitue le premier vecteur de discrimination dans la société, loin devant l’école, les relations avec l’administration ou les contrôles de police. L’âge et le sexe ressortent comme les deux principaux critères de discrimination au travail, suivis de l’origine et de la couleur de peau. Les femmes, en particulier, souffrent de taux d’activité3 inférieurs de 10 points à ceux des hommes et d’un écart de salaire inexpliqué de 12 %.
Talents gâchés

Le Défenseur des droits n’est pas le seul à alerter sur ces inégalités de traitement. Etude du CNRS basée sur des annonces de location de logements, enquête « Trajectoires et Origines » de l’Insee et l’Ined, rapport du think tank libéral l’Institut Montaigne sur les discriminations religieuses… La littérature sur le sujet est abondante. « Même l’OCDE et le FMI soulignent que les inégalités, qui résultent largement de discriminations, grèvent la croissance, or on ne peut pas dire que le FMI soit a priori soucieux d’égalité sociale », glisse Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’Iris et coauteure du livre Talents gâchés (2015).

Sur le front de l’égalité hommes-femmes et des discriminations contre les handicapés, la loi fait bouger les choses, même s’il reste fort à faire. Toute entreprise d’au moins 20 salariés doit employer des travailleurs handicapés à hauteur de 6 % des effectifs, faute de quoi elle doit s’acquitter d’une contribution à l’Agefiph (fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées). Concernant les inégalités de salaires entre hommes et femmes, un décret publié fin 2012 prévoit des pénalités allant jusqu’à 1 % de la masse salariale. Le gouvernement a annoncé en octobre 2016 que 97 entreprises avaient été sanctionnées financièrement. L’Islande va encore plus loin. En mars, Reykjavik a annoncé une nouvelle loi obligeant les entreprises de plus de 25 salariés à appliquer la stricte égalité salariale entre hommes et femmes, à travail égal. Une première mondiale.

Cependant la loi peine à combattre d’autres formes de discrimination comme l’origine ou l’orientation sexuelle, par ailleurs plus difficiles à prouver. « Les discriminations volontaires sont plutôt rares. Les décisions biaisées expriment avant tout le poids des habitudes. Et les publics discriminés participent malgré eux du mouvement, car ils intériorisent un sentiment d’infériorité sociale », décrypte Marie-Cécile Naves.

Name and shame

Fort de ce constat, le ministère du Travail a mené en 2016 une campagne de « testing » consistant à envoyer deux CV identiques en réponse à 1 500 offres d’emplois de 40 grands recruteurs. Seule la consonance du nom et du prénom différait entre les deux CV. Bilan : les candidats d’origine maghrébine souffraient d’un taux de réponse inférieur de 11 points aux autres. Suite à cette opération, Myriam El Khomri, alors ministre du Travail, a publiquement fustigé Courtepaille et AccorHotels pour leur action insatisfaisante en matière de lutte contre les discriminations. Courtepaille a, depuis, renforcé son arsenal de contrôle interne. « Dans une société de l’information comme la nôtre, ce type d’annonce peut faire le “buzz” et nuire à l’image de l’entreprise. Le “name and shame” a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis », souligne Marie-Cécile Naves. Le nouveau chef de l’Etat, qui entend faire de la lutte contre les discriminations une cause nationale, veut lui aussi multiplier les opérations de contrôle aléatoires et les testing dans les 22 motifs de discrimination prévus par la loi.

L’enjeu est de taille, car la discrimination nuit non seulement à l’égalité des chances mais aussi à la performance économique, estiment certains experts. « Plus on monte dans la hiérarchie d’une entreprise, moins les personnels sont issus d’origines diverses et moins il y a de femmes. On se prive donc de compétences. C’est un coût en termes économiques mais aussi en termes de cohésion sociale, de valeurs. On ne peut réduire cet enjeu à un calcul de rentabilité »,estime Marie-Cécile Naves. Les stéréotypes de genre viennent par ailleurs aggraver les pénuries de main-d’œuvre dans certains métiers considérés comme masculins (ingénieur, chef de chantier) ou féminins (infirmière, auxiliaire de vie). Seuls 17 % des métiers, représentant 16 % des emplois, peuvent être considérés comme mixtes4.

150 milliards d’euros

Au final, les inégalités d’accès à l’emploi et aux postes qualifiés coûteraient à notre pays près de 7 points de PIB, soit environ 150 milliards d’euros, si on en croit les calculs de France Stratégie. Voici comment l’organisme public, qui dépend de Matignon, explique son calcul : si on faisait converger le taux d’emploi5 et le taux d’accès aux emplois qualifiés des populations discriminées vers ceux des autres populations, cela se traduirait par la création de 608 000 postes, à 93 % féminins. Ces salaires supplémentaires viendraient stimuler la consommation et le PIB6. D’autre part, « les discriminations amènent des individus peu talentueux aux postes qualifiés, et des individus talentueux à des postes peu qualifiés. Nous avons cherché à mesurer la perte induite pour l’économie. On peut s’attendre à ce que cet effet soit de l’ordre de 3 % du PIB environ », complète Clément Dherbécourt, chef de projet chez France Stratégie.

D’autres experts, telle l’économiste Hélène Périvier, jugent cette approche économique dangereuse. « Mobiliser l’argument économique ouvre la voie à la justification des discriminations si l’on démontrait pour certaines d’entre elles qu’il coûte plus cher de les combattre que de les accepter », avance-t-elle.

Que ce soit pour des raisons économiques, éthiques, par souci d’image ou par simple crainte des sanctions, des entreprises se mobilisent pour améliorer la diversité au niveau des embauches et l’équité des salaires et des promotions. C’est le cas par exemple des grands groupes adhérant à l’Association française des managers de la diversité (AMD). Ces initiatives doivent néanmoins être considérées avec prudence, car certaines sociétés se contentent de publier des chartes sans mener d’actions concrètes ni de véritables contrôles. Des études américaines démontrent qu’un environnement de travail plus équitable améliore l’ambiance et le bien-être au bureau. L’entreprise de demain sera-t-elle plus inclusive ? C’est ce qu’espère Marie-Cécile Naves : « Il y a un effet d’entraînement pour tous les salariés, même pour ceux qui sont “du bon côté de la barrière” (les hommes blancs diplômés des plus grandes universités) et qui auraient donc, théoriquement, quelque chose à y perdre. »

1.Institution publique qui peut être saisie gratuitement par tout individu estimant que ses droits ne sont pas respectés. Créée en 2011, elle est la réunion de quatre institutions : le Médiateur de la République, le Défenseur des enfants, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS).
2.Distinction opérée de manière intentionnelle ou non entre des personnes sur la base de critères non objectifs, et susceptible d’entraîner un désavantage particulier. La loi française interdit 22 motifs de discrimination.
3.Proportion d’actifs (occupés et chômeurs) dans une population donnée.
4.Métier mixte : métier comportant au moins 40 % d’hommes et 40 % de femmes.
5.Part d’une population donnée ayant un emploi.
6.A court terme, l’afflux de main-d’œuvre induit aurait certes pour effet d’augmenter le chômage. Mais à long terme, l’augmentation de la population en emploi est censée accroître la richesse par tête, donc le PIB.

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CONFERENCE. « Sport et femmes », à l’ORSE, le 8/03/17

25 février 2017 admin 0

Le 8 mars 2017, de 8h30 à 10h, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, je participerai à un petit-déjeuner-débat à l’Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (ORSE) pour évoquer la question de la place des femmes dans le sport (pratiques, médiatisation, gouvernance) et des parallèles que l’on peut faire avec le monde de l’entreprise.

« Paroles de femmes ! Du monde du sport au monde de l’entreprise »

Les autres participantes seront Emmanuelle Assmann, chargée de communication chez EDF, Présidente du Comité Paralympique et Sportif Français et médaillée de bronze en escrime aux Jeux Paralympiques d’Athènes en 2004, et Nathalie Dechy, co-directrice de l’Engie Open de Biarritz, ancienne joueuse de tennis professionnelle, membre du comité de pilotage de Roland-Garros, membre du Conseil d’Administration du Think tank Sport et Citoyenneté.

En partenariat avec le think tank Sport et Citoyenneté.

Lieu : ORSE – 25 rue du Charolais – 75012 Paris

Inscriptions sur invitation : lydie.recorbet@orse.org

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CONFERENCE sur le genre et les inégalités F/H, à l’IGPDE (ministère de l’Economie et des Finances)

3 décembre 2016 admin 0

A l’invitation de l’Institut de la Gestion Publique et du Développement économique (IGPDE), qui est l’opérateur de formation permanente du ministère de l’Économie et des Finances, j’ai participé à une conférence sur les inégalités entre les femmes et les hommes, le 29 novembre 2016.

Le titre de ma communication était : « D’où viennent les inégalités entre les femmes et les hommes ». En voici les grandes lignes.

Les inégalités entre les femmes et les hommes sont difficiles à combattre :

En effet, on touche à l’intime, à la vie privée des gens ; or la vie privée est politique. Ces inégalités procèdent de mécanismes de pensée et d’habitudes largement involontaires, inconscientes. De plus, on a l’impression que tout est réglé, que c’est une question qui concerne les anciennes générations.

Plusieurs lois récentes ont réaffirmé et amplifié l’impératif d’égalité. Citons la loi du 6 août 2012 relative au délit de harcèlement sexuel, la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, et la loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel. Pourquoi a-t-il fallu des lois garantissant une égalité effective entre les femmes et les hommes ?

Parce que, dans l’histoire de la République, dans les vies quotidiennes, au travail comme dans le sphère domestiques : le masculin est universel, le féminin représente la différence, la marge. Cela se vérifie encore largement dans les discours, les représentations, l’iconographie. Par exemple, pour les sportifs, on dit « l’équipe de France », mais pour les sportives, « l’équipe de France féminine ». On parle aussi, en sociologie, de masculin neutre.

C’est là qu’il faut différencier « sexe » (biologique) et « genre » (construction sociale du masculin et du féminin) :

Un enjeu, quand on parle des inégalités femmes-hommes, c’est le poids des stéréotypes, qui enferment les individus dans un cadre de référence donné, admis et habituellement véhiculé. Il s’agit de croyances, de préjugés, de clichés qui occasionnent une généralisation touchant un groupe de personnes (ici, les femmes) et les différenciant d’un autre (les hommes). Les stéréotypes résistent à l’information nouvelle. Plutôt que de saisir l’individu dans toute sa complexité, on lui applique un calque relié aux circuits cognitifs et émotionnels existants.

Les stéréotypes sont des construits historiques, politiques, les stéréotypes sont par ailleurs relayés par de nombreux médias (au sens large du terme) : dictons populaires, humour, symboles, langage, et un biais qui paraît particulièrement évident qui est la publicité.

En tout état de cause, les stéréotypes de genre véhiculent et reproduisent, en les renforçant, des normes sociales induites et fortement inégalitaires entre les hommes et les femmes. Et toute catégorisation implique une hiérarchisation (Françoise Héritier).

Aux femmes, le monde domestique, le foyer, la sphère intérieure ou privée, le soin du conjoint et des enfants, ou bien les caractéristiques de la séductrice, de l’objet sexuel, voire de l’objet tout court. La discrétion, la douceur. Les hommes sont pour leur part associés au monde extérieur, à la liberté, à l’aventure, à l’argent, au travail, à l’autorité, à la force (physique et mentale). Le problème est le côté systématique et cumulatif de l’iconographie et des discours (et donc des pratiques) Pour la prise d’exemple, le formatage des mentalités, c’est un problème, notamment pour les enfants.

Les stéréotypes créent des inégalités, je le disais, pour un grand nombre d’activités humaines. Dès l’enfance se construit l’idée qu’il y a des mondes d’hommes et des mondes de femmes. Ainsi, le marketing pour enfants est de plus en plus genré, et même sexualisé (pour les filles). Les stéréotypes de genre existent dans la plupart des sphères de socialisation et de vie.

Ainsi, l’ensemble des champs des politiques publiques sont concernés et, à terme, tout le monde a à y gagner, même si le coût existe à court terme.

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CHRONIQUE. Grand Prix de la BD d’Angoulême, symbole de la résistance à la féminisation de la culture

6 janvier 2016 admin 0

Devant l’indignation générale, le festival d’Angoulême vient d’annoncer qu’il revoyait sa sélection pour le grand prix afin d’y inclure des femmes. Initialement, en effet, cette liste comprenait 30 auteurs exclusivement masculins. Ce choix relevait-il d’une discrimination délibérée ou d’un malencontreux oubli qu’il existe des dessinatrices de qualité ? Finalement peu importe car le message était celui-ci : aux yeux du festival, il n’existe aucune auteure de BD, dans aucun pays du monde, méritant de recevoir le grand prix pour l’ensemble de sa carrière.

L’absence de femme sur cette liste – il n’y en avait deux en 2014 et seules deux ont été primées en 43 ans ! – ne choquait pas les responsables. C’est révélateur de l’impunité d’une domination masculine qui affiche sa résistance au changement, au partage du pouvoir, des scènes, des honneurs et des ventes d’albums. Il importe en effet que les réseaux et les stars de la BD restent masculins. Alors que le festival d’Angoulême fait l’effort de la diversité, de l’ouverture aux auteurs étrangers et aux petits éditeurs, dans un volontarisme affiché et revendiqué de mixité sociale, les femmes sont cantonnées à la marge.

Ce patriarcat est montré du doigt par de nombreuses dessinatrices, mais il est aussi dénoncé par des dessinateurs. Plusieurs auteurs de renom (Riad Sattouf, Joann Sfar, Daniel Clowes, etc.) se sont ainsi désolidarisés du grand prix alors qu’ils figuraient sur la liste des 30. Joann Sfar est allé jusqu’à publier une tribune sur le Huffington Post pour dire son effarement devant ce choix d’un jury « anachronique » et pour qualifier le festival d’Angoulême de manifestation « quasi féodale ». Il écrit ainsi : « je ne veux simplement pas participer à une cérémonie qui est à ce point déconnectée des réalités des bandes dessinées actuelles. Trente noms sans aucune femme, c’est une gifle à celles qui consacrent leur vie, à créer, ou à aimer les bandes dessinées ».

Le délégué général du festival, Franck Bondoux, ne comprend pas. Il a avancé que s’il n’y avait pas de femme dans la liste des 30 sélectionnés, c’est parce qu’aucune n’a réussi de carrière méritante : « il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée », prétendait-il. Dans l’histoire ou dans l’histoire médiatisée ? Et il osait la comparaison avec le Musée du Louvre où les hommes dominent parmi les peintres. Ces propos stupéfiants témoignent d’une méconnaissance totale de la dimension genrée de la culture à travers l’histoire : les femmes sont souvent absentes des musées précisément parce qu’on leur a longtemps interdit d’accéder aux écoles de peinture et d’exposer, bref d’investir l’espace public de l’art. Il en a été de même pour les écrivaines et les compositrices. (…)

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Invitée par BFM Business sur le livre « Talents gâchés », le 26 octobre 2015

27 octobre 2015 admin 0

Le 26 octobre 2015, j’étais l’invitée de « 18h l’Heure H », sur BFM Business, une émission présentée par Dorothée Balsan et Guillaume Paul.

Il s’agissait de présenter l’ouvrage « Talents gâchés », que j’ai co-écrit avec Virginie Martin, qui est publié aux éditions de l’Aube.

Les discriminations liées à l’origine coûtent cher à la société et à l’économie françaises. Le calcul que nous faisons est que 10 milliards d’euros manquent à gagner chaque année car l’État investit et forme une jeunesse qui souffre de discriminations et qui, faute d’embauche, ou faute de recrutement à son niveau de compétences, ne contribue pas, ensuite, à produire la richesse nationale.

Il faut donc inventer de nouvelles perspectives pour cette jeunesse dite « de banlieue », dont les talents sont gâchés par un pays qui ne la reconnaît pas à sa juste valeur.

(Livre co-écrit grâce au soutien du Think tank different et de l’ACSE-CGET)

Il s’agissait de présenter l’ouvrage « Talents gâchés », que j’ai co-écrit avec Virginie Martin, qui est publié aux éditions de l’Aube.

Les discriminations liées à l’origine coûtent cher à la société et à l’économie françaises. Le calcul que nous faisons est que 10 milliards d’euros manquent à gagner chaque année car l’État investit et forme une jeunesse dite « de banlieue », qui souffre de discriminations et qui, faute d’embauche, ou faute de recrutement à son niveau de compétences, ne contribue pas, ensuite, à produire la richesse du pays.

Il faut donc inventer de nouvelles perspectives pour cette jeunesse dont les talents sont gâchés par un pays qui ne la reconnaît pas à sa juste valeur.

(Livre co-écrit grâce au soutien du Think tank different et de l’ACSE-CGET)

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Sortie le 20 octobre de « Talents gâchés » (Ed. de l’Aube)

11 octobre 2015 admin 0

Les discriminations liées à l’origine coûtent cher à la société et à l’économie françaises. Plusieurs milliards d’euros manquent à gagner chaque année car l’État investit et forme une jeunesse qui, faute d’embauche, ou faute de recrutement à son niveau de compétences, ne contribue pas, ensuite, à produire la richesse du pays.

Il faut donc inventer de nouvelles perspectives pour cette jeunesse dont les talents sont gâchés par un pays qui ne la reconnaît pas à sa juste valeur.

Pour tout renseignement sur l’ouvrage, contacter les Editions de l’Aube.

Unknown

Présentation sur les stéréotypes de genre à la Fédération Française de Handball

14 juin 2015 admin 0

Le 13 juin 2015, à l’invitation de la Fédération Française de Handball, dans le cadre de son plan de féminisation, j’ai fait une présentation sur les stéréotypes de genre, dans le sport et en général.
Les préjugés influent sur les discours qui sont eux-mêmes performatifs – autrement dit, ils ont des effets sur les pratiques. Les stéréotypes enferment les individus dans un cadre de référence donné, admis et largement véhiculé (homme/femme, Noir/Blanc, etc.). Ils occasionnent donc des généralisations qui créent des clivages souvent définitifs. L’appartenance à un groupe crée une catégorisation qui, à son tour, hiérarchise, classe, occasionne des inégalités et des discriminations.

Plutôt que de saisir l’individu dans toute sa complexité, les stéréotypes (qui sont très pratiques, très commodes) fonctionnent de manière très binaire sur des mécanismes d’inclusion/exclusion.

Construits historiques, politiques, les stéréotypes sont par ailleurs relayés par de nombreux médias (au sens large du terme) : dictons populaires, humour, symboles, publicité, marketing, communication politique, etc.

Les stéréotypes de genre emprisonnent les hommes et les femmes dans des rôles sociaux, à partir d’attentes en termes de traits de caractère et de comportements, censés être innés (douceur/force, docilité/violence, émotion/raison, espace public/espace privé). Et ce, dès le plus jeune âge.

Les coûts de transgression sont souvent élevés : par exemple, un homme ambitieux est bien considéré socialement, ce n’est pas vrai d’une femme.

Fortement ancrés dans les mentalités, les stéréotypes de genre passent inaperçus. Or ils véhiculent et reproduisent, en les renforçant, des normes sociales induites et inégalitaires entre les hommes et les femmes. Aux femmes, le monde domestique, le foyer, la sphère intérieure ou privée, le soin du conjoint et des enfants, et/ou les caractéristiques de la séductrice, de l’objet sexuel, voire de l’objet tout court. La plupart du temps, il n’y a pas de place pour autre chose. Les hommes sont pour leur part associés au monde extérieur, à la liberté, à l’aventure, à l’argent, au travail, à l’autorité, à la force (physique et mentale), etc.

J’ai abordé le domaine du marketing genré (notamment le marketing sportif), du marketing pour enfants (lui-même ultra genré), la publicité, à partir d’une analyse iconographique (photos, affiches, etc.). Par exemple, la sportive n’est légitime que dans une mise en image glamourisée, hypersexualisée, voire réifiée (i.e. traitée en objet).

Néanmoins, l’engagement d’un nombre croissant de fédérations sportives pour lutter contre les stéréotypes de genre indique qu’une prise de conscience existe car les inégalités et les discriminations non seulement sont condamnables en soi, mais reviennent à gâcher les talents (en termes de pratiques comme de gouvernance sportives).

Merci à Béatrice Barbusse pour son invitation.