Capture d’écran 2017-06-10 à 10.15.19

INTERVIEW. « Le féminisme ne doit pas être instrumentalisé par les pourfendeurs du multiculturalisme », pour « Le Muslim Post »

10 juin 2017 admin 0

Interview réalisée par Frédéric Geldhof et publiée le 1/06/17 dans « Le Muslim Post ».

Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’IRIS, vice-présidente de Sport et citoyenneté, coresponsable du blog Politique(s) et auteure de plusieurs ouvrages sur les discriminations et les USA, revient sur les affaires qui ont agité les médias ces derniers jours, du festival afroféministe Mwasi au quartier La Chapelle-Pajol, en passant par la parité femmes-hommes en politique.

LeMuslimPost : Il y a quelques mois, dans « The Conversation », vous avez publié un article intitulé : « Dans sa lutte contre le sexisme, le sport doit éviter le piège identitaire ». L’obsession identitaire touche tous les domaines aujourd’hui ?
Marie-Cécile Naves : Le sport, la culture, la politique, tout ce qui concerne la vie en commun est aujourd’hui investi par une obsession identitaire, décrite notamment par Béligh Nabli dans « La République identitaire » (Cerf, 2016), venue de l’extrême droite et relayée sur l’ensemble de l’échiquier politique et par une partie du monde associatif qui reste sur des représentations « old school » de la société française. Cela se manifeste par une instrumentalisation de la république, de la laïcité et des droits des femmes, à des fins de racisme anti-Arabes et antimusulmans, mais aussi anti-Noirs.

On sait depuis les années 1970 qu’il y a plusieurs courants féministes, et ceux-ci se renouvellent, évoluent. Aujourd’hui, un féminisme blanc, de dominant(e)s, à prétention universelle mais qui méconnaît l’intersectionnalité, se fait parfois complice de ceux qui dénoncent une « insécurité culturelle » de la France, en gros le multiculturalisme — lequel n’est pas une idéologie mais une réalité sociale.

Stigmatiser le sexisme (ou l’homophobie) des musulmans ou des Africains présente un autre avantage : se dédouaner de ses propres pratiques, dans une confrontation « Nous » (les civilisés, les laïcs, les Blancs) versus « Eux » (les sauvages, par nature violents avec les femmes qu’ils voilent, violent, marient de force). On l’a vu avec l’attentat d’Orlando aux Etats-Unis, lorsque Trump vante la tolérance de l’Amérique vis-à-vis des femmes et des homosexuels, alors que toute la politique des Républicains et de Trump lui-même prouve le contraire. On le voit aussi en France.

« Il faut éviter le face-à-face, la rivalité entre l’anti-sexisme et l’antiracisme »

On a beaucoup parlé du festival Mwasi, qui a fait polémique avec ses ateliers non mixtes. Qu’en pensez-vous ?

La non-mixité dans les événements militants a toujours existé. On peut la déplorer par principe, mais c’est un mode de mobilisation ancien ; de plus, son ampleur est minime par rapport à la non-mixité, souvent délibérée et au mieux négligée dans le monde politique — on rappelle que Les Républicains ont payé 12 millions d’euros d’amende pour non respect de la parité entre 2007 et 2012. Le Conseil de Paris est blanc, l’Assemblée nationale, jusqu’ici du moins, est blanche (et masculine), etc.

Porte de La Chapelle, café de Sevran, agressions sexuelles de Cologne, etc. On a l’impression que les problèmes de sexisme ne concernent aujourd’hui que les Français d’origine étrangère. C’est en tout cas comme ça qu’on nous les présente…

C’est exactement cela et on observe que, à chaque fois, la polémique est lancée par l’extrême droite. Cette dernière a gagné du terrain dans les esprits, dans le sens où elle est parvenue, en un peu plus de 30 ans, à imposer ses thèmes de la peur de l’Autre, de la nostalgie d’une France judéo-chrétienne et blanche — mais aussi patriarcale, et c’est d’ailleurs stupéfiant que certain(e)s ne le voient pas —, d’une société mythifiée, fermée sur elle-même, endogame. Comme l’expliquent Régis Meyran et Laurence De Cock, on a affaire à un phénomène de « paniques identitaires » (livre éponyme, Ed. du croquant, 2017).

Le café de Sevran, le quartier de La Chapelle, le burkini, etc. Certains journalistes et hommes (et femmes) politiques ne voient pas le piège des imprécisions et des généralités, et ont la contestation sélective. Lorsqu’il y a des contre-enquêtes, comme celle du Bondy Blog, elles sont très peu relayées, ce qui met au jour la stratégie de stigmatisation initiale. Pour moi, c’est un phénomène typique de « fake news » : des informations non pas nécessairement fausses — le harcèlement de rue est une réalité — mais exagérées et déformées, et faisant appel à l’affect, au ressenti, aux préjugés, jouant sur le mimétisme médiatique ou des réseaux sociaux et n’attendant pas la vérification des faits.

C’est un phénomène de rumeur bien connu, avec la stigmatisation d’un groupe. Autrefois les juifs (cf. la rumeur d’Orléans et la « traite des Blanches »), aujourd’hui les minorités dites visibles et en particulier les musulmans et les migrants. La structuration du discours reste la même : désigner des boucs-émissaires — « sauvages », prétendument peu civilisés, ou cupides dans le cas des juifs autrefois — à la violence contre les femmes — par essence fragiles et victimes, qui voudraient mettre en péril la cohésion sociale. Or c’est bien plutôt ces dénonciateurs zélés, relais du racisme, qui fragilisent le lien social, souvent à dessein.

Certains sont en effet rapidement enclins à dénoncer certaines formes de sexisme, mais beaucoup plus indulgents avec d’autres discriminations et inégalités entre les femmes et les hommes. L’Islam est présenté comme « le » terrain du sexisme. Comme le rappelle Eric Fassin, la chose n’est pas nouvelle, que l’on pense à la période coloniale ou aux diverses polémiques sur le voile, les « tournantes » ou les mariages forcés, depuis la fin des années 1980. Mais le phénomène a pris de l’ampleur et peut s’embraser à tout moment.

On attendrait un Alain Finkielkraut ou une Céline Pina plus zélés pour dénoncer le sexisme des Blancs. Le Front national n’a voté aucun des textes en faveur de l’égalité femmes-hommes au parlement européen. L’opposition systématique de l’UMP aux politiques d’égalité filles-garçons à l’Ecole, du fait d’une ignorance complète du concept scientifique de genre et à cause du fanatisme de Sens commun et autres Manif pour tous, font que personne n’est dupe de cet intérêt soudain pour les droits des femmes. Les violences sexuées et sexuelles intra-familiales, intra-culturelles et intra-professionnelles touchent tous les milieux, comme l’a utilement rappelé la grande enquête Virage de l’INED, publiée le 25 novembre dernier.

Il existe donc un racisme qui « sert de marchepied à la thèse antiféministe de la disparition du patriarcat », comme le dit Christine Delphy. Il faut éviter le face-à-face, la rivalité entre l’anti-sexisme et l’antiracisme, et faire l’effort de penser les deux en même temps. C’est une exigence intellectuelle indispensable à l’époque des « fake news » et des « alternative facts ». C’est une responsabilité démocratique que de faire confiance aux travaux de sciences sociales pour nous aider à comprendre la réalité sociale.

« Le féminisme laïciste condamne dans une même logique le port du voile et les femmes qui se voilent. C’est un réflexe issu de la colonisation »

Le Monde explique, comme vous l’avez tweeté, que l’attentat de Manchester était « un acte terroriste visant explicitement les femmes. » Pourquoi le discours ambiant que vous dénoncez — qui est de dire que « le sexisme, c’est les musulmans » — est-il dangereux ?

La réponse est dans la question : c’est un autre biais pour disqualifier le droit des musulmans (réels ou supposés) à vivre en France, au prétexte qu’ils ne respecteraient pas « nos » valeurs (mais encore une fois, si le sexisme était étranger à l’ensemble des non-musulmans français, cela se saurait).

On a vu des femmes du 18e arrondissement de Paris dénoncer « l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et anti-pauvres, sur fond de campagne électorale. » On a aujourd’hui effectivement cette impression que des féministes dénoncent le sexisme avec pour seul objectif de viser l’Islam… Un féminisme à deux vitesses ?

« A deux vitesses », oui parce qu’il existe un féminisme des dominantes, qui estiment incarner à elles seules la défense des droits des femmes, mais oublient — ou refusent de voir — la complexité du réel, ou bien n’acceptent pas que d’autres voix que la leur se fassent entendre. Pour certaines, parler d’un féminisme musulman est un non-sens. Or cela existe. Mais mettre au jour le discours islamophobe ambiant fait souvent de vous un complice du relativisme culturel, pire : d’un communautarisme musulman, forcément négatif.

On voit, d’ailleurs, depuis plusieurs mois une véritable chasse à la femme voilée sur les réseaux sociaux de la part de personnes se disant féministes et athées, qui estiment que le voile est forcément symbole d’oppression ou de soumission…

En effet, le féminisme laïciste condamne dans une même logique le port du voile et les femmes qui se voilent. C’est un réflexe issu de la colonisation. Or, il faut à tout prix éviter cette confusion : on porte un voile pour des motivations extrêmement diverses. Par exemple, porter un voile à l’adolescence peut être un acte de rébellion contre la société ou d’affirmation de soi, comme on pouvait être gothique ou punk, et pas du tout un acte religieux. Malheureusement, les femmes voilées ont rarement la parole. On parle à leur place. Elles sont considérées comme victimes mais on les infantilise en ne les écoutant pas, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. L’émancipation ne fonctionne pas ainsi.

« Les hommes doivent prendre conscience que l’égalité a beaucoup à leur apporter »

Finalement, aujourd’hui, on se sert de deux notions nobles (féminisme et laïcité) pour masquer des pensées racistes ?

Oui. C’est une instrumentalisation, qui dessert la lutte pour l’égalité femmes-hommes et la laïcité dans son sens littéral et juridique, ce que l’Observatoire de la laïcité ne cesse de rappeler, avec justesse et pédagogie.

Le sexisme, on l’a vécu pendant toute la campagne présidentielle avec les blagues de mauvais goût sur Brigitte Macron. La France est-elle profondément sexiste ?

Le sexisme n’est pas propre à la France mais il est très toléré, sous couvert d’humour, de tradition « potache. » Le sexisme est une réalité quotidienne pour beaucoup de femmes, dans le travail, dans la rue, et bien sûr dans le cercle privé. Mais il est souvent insidieux, il prend rarement la forme d’insultes. On ne vous écoute pas quand vous prenez la parole dans un colloque (lorsqu’on vous invite), les hommes vous coupent la parole dans les médias, vous subissez des remarques sur votre physique ou sur le physique des autres femmes. Vous devez toujours prouvez que vous êtes légitime. Les femmes ont un accès plus difficile au monde de l’édition, à un prêt bancaire pour monter une entreprise, etc. C’est incessant.

Cependant, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, on a l’impression que l’égalité femmes-hommes est en progrès. Avant, les partis ne respectant pas la parité préféraient payer des amendes…

Le gouvernement est paritaire mais pas les cabinets ministériels (et de loin). En cela, rien ne change par rapport à avant. Je reste néanmoins optimiste pour la suite car ce type de situation est de plus en plus dénoncée comme inacceptable. Cela se voit trop. Et qu’on ne vienne pas dire que le vivier de femmes qualifiées n’existe pas.

A-t-on des leçons à aller chercher à l’étranger, comme en Suède ?

Oui sans doute pour la conciliation vie personnelle/vie professionnelle, où l’on a rompu avec le présentéisme et où s’occuper de soi et de sa famille, pour un homme, n’est pas honteux, n’est pas un signe de faiblesse.

Est-on aujourd’hui en progression ou en régression, en ce qui concerne l’égalité femmes-hommes ?

On progresse mais lentement. L’inégalité en termes de carrière et de salaires est pour beaucoup due au fait que les femmes gèrent encore 80 % des tâches et du temps parental et domestique. Les hommes doivent prendre conscience que l’égalité a beaucoup à leur apporter parce qu’ils sont eux aussi prisonniers des les stéréotypes de genre. En ce sens, le travail de l’équipe de « Happy Men » est intéressant. Ainsi, le présentéisme au travail obéit à une logique patriarcale, qui ne convient pas à tous les hommes, loin s’en faut.

Logo_Alternatives_Economiques

INTERVIEW. « Comment combattre les discriminations au travail ? », pour « Alternatives économiques »

10 juin 2017 admin 0

Interview réalisée par Thomas Lestavel pour « Alternatives économiques », et publiée en ligne le 24/05/17.

Comment combattre les discriminations au travail ?

C’est une lettre qui fera sans doute date dans la lutte contre les discriminations : le 23 mai, la CGT a adressé par huissier un courrier à la direction de Safran Aircraft Engine pour porter à son attention le cas de 34 salariés. Selon elle, ceux-ci subissent un « dommage dans leur évolution professionnelle c’est-à-dire promotionnelle et salariale », en raison de leur engagement syndical. L’entreprise a six mois pour agir, avant que la justice ne s’en mêle.Jusqu’alors, lorsqu’un salarié s’estimait victime d’une discrimination, il lui revenait d’aller en justice par ses propres moyens. Mais, depuis le 11 mai, la possibilité d’intenter une action de groupe, introduite par la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle votée fin 2016, est entrée en application. La CGT a d’ores et déjà annoncé que d’autres procédures suivraient, concernant d’autres formes de discriminations. A voir si cet outil, le dernier en date d’un arsenal juridique assez étoffé, sera plus efficace que les autres pour faire changer les pratiques et les mentalités.
Stéréotypes persistants

« Au cours d’un entretien, la DRH m’a demandé si mes parents parlaient français et d’où venait mon prénom. Elle a aussi posé plusieurs questions sur ma ville, mon quartier et a fini par dire que son cabinet “est très Vieille France, vous comprenez ?” » Ce récit tiré d’un recueil de témoignages publié l’an dernier par le Défenseur des droits 1 illustre une réalité tenace dans le monde du travail. Les stéréotypes ont la vie dure et les discriminations2 portent sur de multiples facettes : origine, religion, sexe, apparence physique, état de santé, lieu de résidence, orientation sexuelle, activités syndicales… Le Défenseur des droits s’inquiète par exemple du « parcours d’obstacles » que doivent réaliser les individus dont le nom porte une consonance arabe. Pour s’en sortir, « ils acceptent des emplois moins qualifiés et moins payés. Ou, pour les plus diplômés, choisissent de partir à l’étranger », décrit le rapport.

Selon le dernier baromètre annuel de l’institution publique, un actif sur trois déclare avoir été victime de discrimination au cours des cinq dernières années. L’emploi constitue le premier vecteur de discrimination dans la société, loin devant l’école, les relations avec l’administration ou les contrôles de police. L’âge et le sexe ressortent comme les deux principaux critères de discrimination au travail, suivis de l’origine et de la couleur de peau. Les femmes, en particulier, souffrent de taux d’activité3 inférieurs de 10 points à ceux des hommes et d’un écart de salaire inexpliqué de 12 %.
Talents gâchés

Le Défenseur des droits n’est pas le seul à alerter sur ces inégalités de traitement. Etude du CNRS basée sur des annonces de location de logements, enquête « Trajectoires et Origines » de l’Insee et l’Ined, rapport du think tank libéral l’Institut Montaigne sur les discriminations religieuses… La littérature sur le sujet est abondante. « Même l’OCDE et le FMI soulignent que les inégalités, qui résultent largement de discriminations, grèvent la croissance, or on ne peut pas dire que le FMI soit a priori soucieux d’égalité sociale », glisse Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’Iris et coauteure du livre Talents gâchés (2015).

Sur le front de l’égalité hommes-femmes et des discriminations contre les handicapés, la loi fait bouger les choses, même s’il reste fort à faire. Toute entreprise d’au moins 20 salariés doit employer des travailleurs handicapés à hauteur de 6 % des effectifs, faute de quoi elle doit s’acquitter d’une contribution à l’Agefiph (fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées). Concernant les inégalités de salaires entre hommes et femmes, un décret publié fin 2012 prévoit des pénalités allant jusqu’à 1 % de la masse salariale. Le gouvernement a annoncé en octobre 2016 que 97 entreprises avaient été sanctionnées financièrement. L’Islande va encore plus loin. En mars, Reykjavik a annoncé une nouvelle loi obligeant les entreprises de plus de 25 salariés à appliquer la stricte égalité salariale entre hommes et femmes, à travail égal. Une première mondiale.

Cependant la loi peine à combattre d’autres formes de discrimination comme l’origine ou l’orientation sexuelle, par ailleurs plus difficiles à prouver. « Les discriminations volontaires sont plutôt rares. Les décisions biaisées expriment avant tout le poids des habitudes. Et les publics discriminés participent malgré eux du mouvement, car ils intériorisent un sentiment d’infériorité sociale », décrypte Marie-Cécile Naves.

Name and shame

Fort de ce constat, le ministère du Travail a mené en 2016 une campagne de « testing » consistant à envoyer deux CV identiques en réponse à 1 500 offres d’emplois de 40 grands recruteurs. Seule la consonance du nom et du prénom différait entre les deux CV. Bilan : les candidats d’origine maghrébine souffraient d’un taux de réponse inférieur de 11 points aux autres. Suite à cette opération, Myriam El Khomri, alors ministre du Travail, a publiquement fustigé Courtepaille et AccorHotels pour leur action insatisfaisante en matière de lutte contre les discriminations. Courtepaille a, depuis, renforcé son arsenal de contrôle interne. « Dans une société de l’information comme la nôtre, ce type d’annonce peut faire le “buzz” et nuire à l’image de l’entreprise. Le “name and shame” a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis », souligne Marie-Cécile Naves. Le nouveau chef de l’Etat, qui entend faire de la lutte contre les discriminations une cause nationale, veut lui aussi multiplier les opérations de contrôle aléatoires et les testing dans les 22 motifs de discrimination prévus par la loi.

L’enjeu est de taille, car la discrimination nuit non seulement à l’égalité des chances mais aussi à la performance économique, estiment certains experts. « Plus on monte dans la hiérarchie d’une entreprise, moins les personnels sont issus d’origines diverses et moins il y a de femmes. On se prive donc de compétences. C’est un coût en termes économiques mais aussi en termes de cohésion sociale, de valeurs. On ne peut réduire cet enjeu à un calcul de rentabilité »,estime Marie-Cécile Naves. Les stéréotypes de genre viennent par ailleurs aggraver les pénuries de main-d’œuvre dans certains métiers considérés comme masculins (ingénieur, chef de chantier) ou féminins (infirmière, auxiliaire de vie). Seuls 17 % des métiers, représentant 16 % des emplois, peuvent être considérés comme mixtes4.

150 milliards d’euros

Au final, les inégalités d’accès à l’emploi et aux postes qualifiés coûteraient à notre pays près de 7 points de PIB, soit environ 150 milliards d’euros, si on en croit les calculs de France Stratégie. Voici comment l’organisme public, qui dépend de Matignon, explique son calcul : si on faisait converger le taux d’emploi5 et le taux d’accès aux emplois qualifiés des populations discriminées vers ceux des autres populations, cela se traduirait par la création de 608 000 postes, à 93 % féminins. Ces salaires supplémentaires viendraient stimuler la consommation et le PIB6. D’autre part, « les discriminations amènent des individus peu talentueux aux postes qualifiés, et des individus talentueux à des postes peu qualifiés. Nous avons cherché à mesurer la perte induite pour l’économie. On peut s’attendre à ce que cet effet soit de l’ordre de 3 % du PIB environ », complète Clément Dherbécourt, chef de projet chez France Stratégie.

D’autres experts, telle l’économiste Hélène Périvier, jugent cette approche économique dangereuse. « Mobiliser l’argument économique ouvre la voie à la justification des discriminations si l’on démontrait pour certaines d’entre elles qu’il coûte plus cher de les combattre que de les accepter », avance-t-elle.

Que ce soit pour des raisons économiques, éthiques, par souci d’image ou par simple crainte des sanctions, des entreprises se mobilisent pour améliorer la diversité au niveau des embauches et l’équité des salaires et des promotions. C’est le cas par exemple des grands groupes adhérant à l’Association française des managers de la diversité (AMD). Ces initiatives doivent néanmoins être considérées avec prudence, car certaines sociétés se contentent de publier des chartes sans mener d’actions concrètes ni de véritables contrôles. Des études américaines démontrent qu’un environnement de travail plus équitable améliore l’ambiance et le bien-être au bureau. L’entreprise de demain sera-t-elle plus inclusive ? C’est ce qu’espère Marie-Cécile Naves : « Il y a un effet d’entraînement pour tous les salariés, même pour ceux qui sont “du bon côté de la barrière” (les hommes blancs diplômés des plus grandes universités) et qui auraient donc, théoriquement, quelque chose à y perdre. »

1.Institution publique qui peut être saisie gratuitement par tout individu estimant que ses droits ne sont pas respectés. Créée en 2011, elle est la réunion de quatre institutions : le Médiateur de la République, le Défenseur des enfants, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS).
2.Distinction opérée de manière intentionnelle ou non entre des personnes sur la base de critères non objectifs, et susceptible d’entraîner un désavantage particulier. La loi française interdit 22 motifs de discrimination.
3.Proportion d’actifs (occupés et chômeurs) dans une population donnée.
4.Métier mixte : métier comportant au moins 40 % d’hommes et 40 % de femmes.
5.Part d’une population donnée ayant un emploi.
6.A court terme, l’afflux de main-d’œuvre induit aurait certes pour effet d’augmenter le chômage. Mais à long terme, l’augmentation de la population en emploi est censée accroître la richesse par tête, donc le PIB.

CSQ7DRnW0AAH5DK

Invitée par BFM Business sur le livre « Talents gâchés », le 26 octobre 2015

27 octobre 2015 admin 0

Le 26 octobre 2015, j’étais l’invitée de « 18h l’Heure H », sur BFM Business, une émission présentée par Dorothée Balsan et Guillaume Paul.

Il s’agissait de présenter l’ouvrage « Talents gâchés », que j’ai co-écrit avec Virginie Martin, qui est publié aux éditions de l’Aube.

Les discriminations liées à l’origine coûtent cher à la société et à l’économie françaises. Le calcul que nous faisons est que 10 milliards d’euros manquent à gagner chaque année car l’État investit et forme une jeunesse qui souffre de discriminations et qui, faute d’embauche, ou faute de recrutement à son niveau de compétences, ne contribue pas, ensuite, à produire la richesse nationale.

Il faut donc inventer de nouvelles perspectives pour cette jeunesse dite « de banlieue », dont les talents sont gâchés par un pays qui ne la reconnaît pas à sa juste valeur.

(Livre co-écrit grâce au soutien du Think tank different et de l’ACSE-CGET)

Il s’agissait de présenter l’ouvrage « Talents gâchés », que j’ai co-écrit avec Virginie Martin, qui est publié aux éditions de l’Aube.

Les discriminations liées à l’origine coûtent cher à la société et à l’économie françaises. Le calcul que nous faisons est que 10 milliards d’euros manquent à gagner chaque année car l’État investit et forme une jeunesse dite « de banlieue », qui souffre de discriminations et qui, faute d’embauche, ou faute de recrutement à son niveau de compétences, ne contribue pas, ensuite, à produire la richesse du pays.

Il faut donc inventer de nouvelles perspectives pour cette jeunesse dont les talents sont gâchés par un pays qui ne la reconnaît pas à sa juste valeur.

(Livre co-écrit grâce au soutien du Think tank different et de l’ACSE-CGET)

womenology

Interview pour « Womenology » et « AuFéminin.com » sur les femmes politiques en France et aux Etats-Unis

2 juin 2015 admin 0

J’ai été interviewée par Marion Braizaz pour Womenology, le lab marketing/sociologie d’AuFeminin.com, à propos d’une enquête sur la place des femmes et du sexisme en politique, en France et aux Etats-Unis.

Rencontre avec Marie-Cécile Naves, sociologue, politologue, elle vient de publier en 2015 un nouvel ouvrage intitulé Le nouveau visage des droites américaines.

Quel regard portez-vous sur les mises en scène médiatiques des femmes politiques en France ?

Les femmes politiques restent vues avant tout comme des femmes, et rarement comme des personnels politiques au même titre que les hommes. Eux sont l’universel, elles sont la marge, la différence. C’est le lot de toutes les femmes qui aspirent à exister dans l’espace public : ce dernier demeure masculin et les femmes sont encore vues comme des intruses, elles entrent par effraction, leur légitimité est loin d’être acquise. Cela se manifeste par des remarques très genrées sur leur physique, leur apparence, leur sexualité, leur caractère prétendument « naturel » (douceur, candeur). Si elles sont pugnaces, on le leur reproche aussi, bref les femmes ont toujours tort.

Peut-on constater des évolutions ? L’écart entre discours égalitaires et pratiques empruntes de machisme diminue-t-il ?

Du côté des hommes politiques, cela évolue peu, voire il y a des crispations chez ceux qu’on appelle aux Etats-Unis les « Old White Males » : le patriarcat blanc a encore de beaux jours devant lui. La persistance du harcèlement sexuel au Parlement vis-à-vis des assistantes parlementaires, les commentaires déplacés à connotation sexuelle sur les collègues ou les journalistes en témoignent (femme dans l’espace publique=femme publique). Le très faible nombre de femmes élues ou, dans le cas des conseils départementaux, qui parviennent à des postes à responsabilité démontre que le pouvoir est aux mains des hommes et qu’ils comptent le garder. Les hommes se sentent menacés par les femmes, il faudrait les plaindre, mais jamais on ne demande aux femmes si elles se sentent menacées par les hommes, bien qu’il y ait clairement une confiscation du pouvoir. En écartant les femmes, c’est aussi de talents que le monde politique se prive.

Quelles sont les « tactiques » de résistances mises en œuvre par les femmes politiques ? Comment vivent-elles les critiques dont elles sont victimes ?

Heureusement, les femmes politiques vivent de plus en plus mal les remarques sexistes, c’est une violence symbolique forte. Les choses changent un peu dans le sens où les comportements machistes sont de plus en plus dénoncés, en premier lieu par les femmes elles-mêmes qui n’intériorisent plus comme avant l’infériorité sociale qu’on leur renvoie sans cesse. Les réseaux sociaux ont beaucoup aidé. La tribune dans « Libération » des journalistes féminines en est un autre indicateur. Pour autant, les médias laissent encore peu la place aux femmes, sur les plateaux de TV et de radio, et on leur pose toujours des questions sur leur tenue vestimentaire et leur vie privée, les renvoyant à l’espace domestique.

Aux E-U, quelles sont les particularités des représentations sociales sur les femmes politiques ? Sont-elles différentes de celles ayant cours en France ?

C’est la même chose. Il y a seulement 19% de femmes à la Chambre de représentants et 20% au Sénat. Ce ne sera probablement pas une femme qui sera choisie lors des primaires républicaines, je suis curieuse de voir si le colistier sera une colistière (candidature à la vice-présidence des Etats-Unis). La glorification de la femme au foyer et le combat contre le droit des femmes à disposer de leur corps n’arrangent rien, du côté du parti républicain.

Selon vous, quels sont les différences/points communs entre les femmes politiques Américaines et Françaises ?

Je ne vois pas de différence majeure, les stéréotypes de genre et leurs conséquences fonctionnent dans les deux cas.

Quels sont les leviers pour faire progresser l’égalité dans le monde politique ?

La discrimination positive est un bon levier, elle permet de changer les pratiques. Ainsi, la parité a été utile mais elle n’est pas suffisante : il faut aller plus loin dans l’accès aux responsabilités et ne plus cantonner les femmes aux secteurs où on les pense compétentes « par nature » (famille, affaires sociales…). Les cabinets ministériels devraient, à mon sens, être obligatoirement paritaire (c’est très loin d’être le cas). Ce n’est pas le vivier qui manque. Par ailleurs, l’égalité hommes-femmes est une cause globale, il faut jouer sur tous les tableaux : il est primordial de lutter contre les stéréotypes de genre et leurs conséquences dans tous les domaines et cela commence par la petite enfance et l’école. Il importe aussi de refuser le sexisme ambiant (dans la publicité, par exemple), qui est beaucoup plus toléré que le racisme, et prendre des mesures très volontaristes dans le monde du travail. Ce dernier est profondément segmenté entre hommes et femmes (à peine 16% des métiers sont mixtes), les femmes sont moins payées même à diplôme et poste égal, elles subissent le plafond de verre et c’est encore elles qui s’occupent très majoritairement des tâches domestiques et parentales (cf. études de l’OCDE et plus récemment du CREDOC). Il y a de la discrimination à l’embauche et dans les processus de promotion à cause de ça. Pire : les femmes l’intériorisent et l’acceptent ! Les entreprises ont cependant beaucoup à perdre en se privant des talents d’une partie de la population, à cause des préjugés. La performance économique d’une organisation, mais aussi d’n pays tout entier (et il en va de même du monde politique) dépend étroitement de sa capacité à valoriser les compétences là où elles sont. Tant que les femmes demeureront, dans les représentations dominantes, des êtres inférieurs, qu’on ne prend pas au sérieux, qu’on confine à des rôles traditionnels (maternité, beauté), on se privera de richesses. En la matière, le monde politique doit montrer l’exemple, à tous les niveaux.

Aux Etats-Unis, la candidature d’Hillary Clinton ne peut-elle faire bouger les lignes ? Quant au parti républicain, n’a-t-il pas tenté de mettre des femmes politiques sur le devant de la scène en 2008 et en 2012 ? On pense à Sarah Palin ou Michelle Bachmann ?

En effet, plusieurs candidates ont été propulsées dans la lumière. Hillary Clinton a une parole très féministe, mais rien ne dit qu’elle remportera la primaire démocrate, encore moins l’élection présidentielle de 2016. Chez les Républicains, il y a en effet eu, ces dernière années, y compris aux élections de mi-mandat novembre 2014, un nombre important de candidatures féminines. Néanmoins, elles étaient là pour porter une parole conservatrice, anti-féministe très forte (et cela passe mieux si ce sont des femmes qui l’incarnent, donc c’est une stratégie un peu cynique). Ainsi, Joni Ernst, vétérane d’Irak et candidate élue au Sénat dans l’Iowa, qui se vantait « d’avoir castré des porcs dans sa jeunesse », s’est, pour l’emporter, efforcée de séduire l’électorat blanc masculin et peu diplômé (l’électorat républicain traditionnel). En 2008, Sarah Palin était surnommée le « pitbull avec du rouge à lèvres ». Peu au fait des codes politiques, elle s’est décrédibilisée pour ses propos sur la politique étrangère ou la loi Obama sur la Santé. En novembre 2014, il y avait deux fois plus de candidates démocrates que républicaines pour ces élections au Congrès, et les Démocrates ont défendu, quoique souvent timidement, la cause des femmes (ainsi l’accès à l’avortement demeure un sujet tabou), mais beaucoup, comme en France, n’étaient pas en position éligible. Les Républicains refusent toujours de voter une loi fédérale garantissant l’égalité salariale entre hommes et femmes.

womenology

Article et interview pour « Womenology » sur le rapport « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons »

1 mars 2014 admin 0

Pour comprendre l’origine des inégalités, Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des Droits des femmes, a demandé au Commissariat général à la stratégie et à la prospective de réfléchir à une manière transversale d’aborder les stéréotypes filles-garçons. Coordonné par Marie-Cécile Naves, sociologue et politiste et Vanessa Wisnia-Weill, psychologue et psychanalyste, le dossier final, a été rendu au gouvernement le 15 janvier 2014 et annonce 30 propositions visant à faire évoluer les pratiques et mentalités.

medef

Article du MEDEF sur le rapport « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons »

16 janvier 2014 admin 0

Le rapport met précisément à jour de nouveaux éléments et des effets cumulatifs des stéréotypes propres aux diverses institutions de socialisation de l’enfance et l’adolescence. Un faisceau de contraintes contribuent ainsi à fermer le choix des possibles des garçons et des filles, tout particulièrement dans les milieux populaires ou plus défavorisés en restreignant leurs possibilités de mobilité.