« En politique étrangère, Trump résiste aux catégories d’analyse traditionnelles »

Publié le 20 janvier 2026

Avec Trump 2, nous sommes entrés dans un moment irrationnel de potentielle guerre mondiale dans toutes ses dimensions : territoriales, sociales, économiques, identitaires, mais aussi psychiques. Trump, c’est d’abord une guerre d’usure, de sidération, d’épuisement, de découragement de ses anciens partenaires comme de ses ennemis. Ma tribune dans Le Nouvel Obs, publiée le 20 janvier 2026.

En matière de politique extérieure, le trumpisme est impossible à définir selon les grilles habituelles. Il ne s’agit ni d’isolationnisme (malgré la promesse faite aux MAGA – Make America Great Again – , désormais complètement rompue), ni de realpolitik, ni d’universalisme, ni de néoconservatisme. C’est un mélange de tout cela selon les circonstances, le pouvoir de persuasion du dernier qui a parlé à l’oreille du président, mais aussi ses impatiences et ses frustrations. Les observateurs et observatrices doivent se rendre à l’évidence : en politique étrangère, Trump résiste aux catégories d’analyse traditionnelles. Un an après son retour au pouvoir, on a même assez de recul pour dire que, contrairement à la politique intérieure, il n’y a pas de stratégie et encore moins de vision géopolitique chez lui.

Dans une lettre destinée au Premier ministre norvégien, Trump a écrit qu’il ne se sentait plus obligé « de penser uniquement à la paix », puisqu’il n’a pas reçu le prix Nobel en question, comme si c’était le gouvernement norvégien qui décernait ce prix et comme si, s’il l’avait obtenu, Trump n’aurait pas exigé de prendre possession du Groenland. Le chantage et le retournement de l’accusation (« c’est de votre faute ! ») est permanent chez lui.

Qui peut encore qualifier Trump de « faiseur de deals » et de « faiseur de paix » ? Jusqu’ici, on l’avait vu sur les photos des signatures de « traités » entérinant des conflits gelés (Thaïlande-Cambodge, Inde-Pakistan, Rwanda-RDC, etc.) ou s’efforçant de transformer en opérations mercantiles, à travers des hommes d’affaires de son cercle proche ignorant les règles diplomatiques, des conflits insolubles (Israël-Gaza, Russie- Ukraine). Le président français, qui n’est pas tombé dans le piège de l’invitation à participer au « conseil de la paix » à Gaza (sorte de conseil d’administration destiné à court-circuiter l’ONU et dont l’adhésion implique de verser un milliard de dollars à Trump), subit, depuis, des menaces de surtaxation des champagnes et vins français.

Aujourd’hui, le président des Etats-Unis ne cache plus qu’il envisage de déclarer la guerre à l’Alliance atlantique. Il ne s’agit plus seulement d’insulter les anciens alliés que sont les démocraties européennes, il s’agit de les vassaliser. Comme le rappelle l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, la guerre n’est que rarement déclarée pour des raisons rationnelles. Avec Trump 2, on est de fait entrés dans un moment irrationnel de guerre mondiale potentielle dans toutes ses dimensions, territoriales, sociales, économiques, identitaires, mais aussi psychiques : Trump, c’est d’abord une guerre d’usure, de sidération, d’épuisement, de découragement des anciens partenaires comme des ennemis (la frontière entre les deux devenant de plus en plus poreuse).

Trump, un président masculiniste qui n’est pas infaillible

Par son histoire, il est difficile à l’Europe de faire face à cette perspective, mais il semble qu’elle ait enfin rompu avec le déni : l’apaisement à tout prix, avec Trump, ne marche pas. Il ne respecte pas celles et ceux qui plient le genou (Maria Corina Machado vient d’en faire l’amère expérience). On ne « calme » pas Trump. La Chine a d’ailleurs refusé de se laisser intimider sur les droits de douane et se pose aujourd’hui comme pôle de stabilité mondiale face à Washington. Ce qui se profile pour les Etats-Unis, c’est en effet l’isolement. Qui peut encore avoir confiance en eux ? Quant à l’Europe, elle doit regarder les choses en face : elle est en train de jouer sa crédibilité, et même sa viabilité. Dans cette guerre qui ne dit pas vraiment son nom, elle dispose d’atouts de poids, que chacun connaît : son riche marché intérieur, l’arme de la fiscalité et, surtout, la régulation du numérique, cible privilégiée des trumpistes.

La menace impérialiste de s’emparer par la force du Groenland ne signifie pas, cependant, que Trump ait pris la confiance. Sa frénésie belliqueuse est plutôt à interpréter comme un signe de fuite en avant, voire de panique, liée en grande partie à son image déclinante aux Etats-Unis : il veut faire oublier l’affaire Epstein – son plus gros poison dans son propre camp –, conjurer la perspective d’une défaite aux Midterms, détourner l’attention de son impopularité croissante et des chiffres décevants en matière d’emploi et de pouvoir d’achat. Ceux et celles que Trump a le plus trompés, c’est bien son électorat MAGA de la classe moyenne, que J.D. Vance, le vice-président girouette, a la tâche de rassurer. Mais cette présidence masculiniste à tous points de vue (leadership, communication, décisions) n’est pas si dominatrice qu’elle entend le faire croire sur la scène mondiale. Elle n’est, surtout, pas infaillible.