Pour Trump, la guerre au Moyen-Orient est une revanche sur les traumas militaires passés des Etats-Unis

Publié le 17 mars 2026

Ma tribune dans « Le Monde » (web et print daté du 17 mars 2026).

Cela fait deux semaines qu’on cherche les raisons rationnelles du déclenchement, par les Etats-Unis aux côtés d’Israël, de la guerre contre l’Iran. Le changement constant de discours au sein de l’administration Trump, ses contradictions quotidiennes et ses exigences incompréhensibles – le président américain exige une « capitulation sans conditions », mais à qui exactement s’agit-il de se rendre ? – démontrent que cette quête est vaine.

Ce qui est bien établi, en revanche, c’est la volonté de Trump, depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, de créer la confusion et d’épuiser les observatrices et observateurs. Il faut accepter l’évidence : à la Maison Blanche, on se moque de donner des explications claires à ce conflit, d’ailleurs baptisé « Fureur épique ».Les raisons de la guerre sont alors à chercher ailleurs. Pour Trump, l’objectif est toujours le même : nourrir le récit d’un chef au-dessus des lois, capable de faire plier un pays et de sidérer le monde. Il ne voit pas les échecs militaires passés des Etats-Unis comme des leçons à tirer, mais, au contraire, comme des humiliations à venger.La guerre est une revanche sur d’anciens traumas américains : en Iran (Jimmy Carter en 1979), en Irak (George W. Bush après 2003), en Afghanistan (Joe Biden en 2021) et même, avant cela, au Vietnam (Richard Nixon en particulier). Comme ce fut le cas lors de son premier mandat, la seconde ère de Trump est nostalgique des années 1950 et soucieuse de réhabiliter une Amérique mythifiée antérieure aux droits civiques, à l’émancipation des femmes, à la défaite au Vietnam.

La conviction de toute-puissance de Trump, dont le masculinisme est un ressort fondamental, conduit aujourd’hui les Etats-Unis dans une fuite en avant au Moyen-Orient, et sans doute en Amérique latine, avec les menaces sur Cuba. Ils ne semblent pas se soucier des conséquences, ni pour eux ni pour le monde. « On se bat pour gagner »« On est des guerriers »« Ce n’est pas une guerre politiquement correcte comme par le passé » avec « des objectifs vagues et des règles d’engagement restrictives et minimalistes », martèle le « ministre de la guerre », le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, semblable à un chef publicitaire sorti de la série télévisée Mad Men.

Spectacle de la violenceLa communication de la Maison Blanche, justement, en dit long : pléthorique, outrancière et mensongère – notamment sur l’imminence de la fabrication d’une bombe nucléaire par l’Iran –, elle puise aussi dans le registre de la pop culture, ce qui n’est paradoxal qu’en apparence. Sur les réseaux officiels de la Maison Blanche, il est fait référence aux codes des jeux vidéo – Call of DutyMario Bros et Pokémon –, du cinéma, avec Top Gun, voire du dessin animé, avec Dragon Ball Z. Cet appel au divertissement est d’abord le signe d’une jouissance mortifère du spectacle de la violence. Le happy slapping [diffusion d’agressions filmées sur Internet] et la fière utilisation des intelligences artificielles tueuses – un enjeu militaire autant qu’économique – valident la cruauté.

Par la désinvolture, le pouvoir fédéral infantilise les Américains et les Américaines pour mieux les faire adhérer au dessein impérialiste. Comme l’a montré le chercheur Alexis Pichard dans son ouvrage intitulé Terreur à l’écran [Presses universitaires François-Rabelais, 2025], depuis le Vietnam et plus encore depuis le 11-Septembre, le cinéma et les séries ont nourri la glorification du combat pour dessiner l’image des Etats-Unis en chef du monde libre. Mais là, on passe un cap, car la propagande trumpienne, faussement apolitique, vise, par un énième brouillage entre réalité et fiction, à rendre légitime et virale l’action présidentielle. Les buts de guerre sont mouvants, insaisissables. Existent-ils pour Washington ? Il importe surtout de faire la preuve de sa superpuissance. Au moins, pendant ce temps, on ne parle pas de l’affaire Epstein. C’est donc une double distraction.
Newsletter abonnés

La décision de frapper l’Iran, en plein round de discussions à Genève, en Suisse, et à la stupéfaction des parties prenantes, est une preuve supplémentaire que les Etats-Unis non seulement méprisent le droit international, mais qu’ils ont mis un terme à la diplomatie traditionnelle. Celle-ci est morte le 28 février 2025 dans le bureau Ovale, lorsque Volodymyr Zelensky a été insulté par Donald Trump et J. D. Vance devant les caméras, avant que Trump ne conclue la séquence par ces mots : « Ça fera de la bonne télé. »

Quand les Etats-Unis crieront-ils victoire face à l’Iran ? Selon quels critères ? Une partie de jeu vidéo s’arrête quand on s’en est lassé. Mais la guerre, la vraie, est imprévisible. Ses conséquences à long terme risquent d’être terribles pour les Etats-Unis. La parole donnée à l’électorat et aux partenaires n’a plus de valeur : par exemple, le pacte pour des investissements des émirats du Golfe dans la tech américaine, par le biais des entreprises des fils Trump, a volé en éclats. Et par ses fanfaronnades, l’administration américaine a diffusé des informations précieuses : parler de guerre qui dure « des semaines », c’est autant de latitude offerte à des Etats, nations et groupes armés opportunistes pour entamer ou reprendre des conflits ailleurs.

Le désastre irakien a durablement sapé la crédibilité des Etats-Unis dans la région et au-delà. Trump l’a, du reste, beaucoup critiqué. Les effets collatéraux, et ceux sur le long terme, de sa propre guerre en Iran ne sont pas près de lui être pardonnés. Le « président de la paix », comme il se qualifie, se vante de suivre son instinct, mais cela, il ne le voit pas venir. Plus probablement, à l’instar des courtisans qui l’entourent, il n’en a cure : il pense être le meilleur dirigeant de l’histoire. Et après lui le déluge.