Aux Etats-Unis, le football est le sport des femmes par excellence

Interview pour France Info Sport, le 27/06/19

Interview pour le site de FranceInfo, le 27 juin 2019, sur le rôle et le poids du football (soccer) aux Etats-Unis et notamment dans les universités, et comment les femmes se le sont approprié.

Les Etats-Unis ont remporté trois Coupes du Monde, six médailles d’or aux Jeux Olympiques, sept Gold Cup. C’est indiscutablement la meilleure nation du monde depuis que le football féminin s’est internationalisé dans les années 90. Cette domination vient d’un modèle, pensé et mis en place depuis les années 70, si efficace qu’il a accouché d’une véritable culture du foot féminin aux Etats-Unis.

Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et à la fin ce sont les Etats-Unis qui gagne. La célèbre phrase de Gary Lineker a beau être abusivement détournée à chaque nouvelle période de domination footballistique, elle s’appliquerait pourtant très bien à la suprématie américaine dans le football féminin. Trois Coupes du Monde sur sept, quatre titres olympiques sur six, des stars à la pelle alors que la discipline souffre de sous-médiatisation ailleurs. Comment expliquer ce succès ? D’où vient cette domination sans partage de la part d’un pays qui n’a pas, du moins le croirait-on, la culture du football ?

La construction d’une culture foot féminin

Pour tout comprendre, il faut remonter aux années 70. Les Etats-Unis sont déjà au sommet dans plein de disciplines sportives : le basket, l’athlétisme, la natation. Mais le sport féminin a du mal à faire son trou à côté des stars du sport masculin. En 1972, une loi est votée pour remédier à cet écart. Elle interdit toute forme de discrimination liée au sexe dans les programmes éducatifs soutenus par l’État, et amène ainsi les universités à se servir de manière égale de l’argent public pour financer le sport masculin et féminin. « L’enjeu pour les filles  à l’Université était alors de faire son trou, de se trouver une discipline à soi, une niche, explique à Francetv sport Marie-Cécile Naves, politologue et spécialistes des enjeux socio-politique du sport aux Etats-Unis. Donc il fallait éviter les sports où les garçons excellaient déjà, comme le basket. Résultat, nombre d’entre elles se sont mises au foot »
Les résultats se font sentir dès les années 80 avec une équipe nationale déjà de plus en plus forte. En 1991, le foot féminin éclot à l’international avec la première Gold Cup puis la première Coupe du Monde. Les scores des Etats-Unis sont fleuves : 12-0 contre le Mexique, 12-0 contre la Martinique, 10-0 contre Trinité-et-Tobago, 10-0 contre Haïti en demi-finale, 5-0 contre le Canada. Elles enchaînent avec une compétition immaculée pour devenir les premières championnes du monde de l’histoire. Les voilà déjà sur le toit du monde, loin, bien loin devant les autres.

Dix fois plus de licenciées qu’en France au football

Mais l’excellence ne découle pas uniquement d’un environnement universitaire idéal. D’un côté, les structures de haut de niveau existent dès le plus jeune âge. Une fois que les universités se sont mises sur le filon du foot féminin, les lycées et collèges en ont fait de même. Aux Etats-Unis, pour intégrer les meilleures universités, le sport peut constituer un argument de taille dans le dossier scolaire. « Il y a eu un effet de ruissellement dans l’ensemble du système scolaire américain, explique Marie-Cécile Naves. Les petites filles, les parents, les écoles ont compris que le foot pouvait être un bon moyen d’intégrer une grande université. Il y a aussi un effet d’émulation : le succès des footballeuses au niveau universitaire a fait parler, elles sont devenues des role-model (des modèles,ndlr) pour les petites. »

Aux Etats-Unis, le football est le sport des femmes par excellence
© Heiko Becker / HMB Media/ Heiko Becker / dpa Picture-Alliance

Ainsi, d’année en année, la discipline est très rapidement devenue celle de tous les espoirs pour les petites Américaines. « Les femmes se sont approprié le soccer, loin d’être le sport national aux États-Unis. C’est devenu culturel », analyse Mélissa Plaza, ex-joueuse professionnelle, pour l’Equipe. Résultat, aujourd’hui, on compte 1,7 million de licenciées aux Etats-Unis, contre 180 000 en France par exemple ; soit près de dix fois moins.  « C’est devenu le sport féminin par excellence » estime Marie-Cécile Naves.

Le soccer, ce truc de filles

La place accordée aux footballeuses n’est pourtant pas vraiment synonyme d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans le football. Au contraire. Pour caricaturer, aux Etats-Unis, les filles ne jouent pas au football parce qu’elles sont considérées comme les égales des footballeurs, mais tout simplement parce que le foot, ou « soccer », est un sport de filles. « Il y a une culture très forte du foot américain et du baseball comme lieux de la construction de la virilité chez les jeunes Américains, explique Marie-Cécile Naves. Du coup, il y a aussi l’idée que le soccer est moins physique, moins violent et donc, un sport de femme. Ce n’est pas très bien vu pour un garçon d’aller faire du soccer. »

Alex Morgan est la mieux payée avec 2,65 millions d’euros de salaire annuel

Alex Morgan sous les couleurs de la sélection des USA.
Alex Morgan sous les couleurs de la sélection des USA.© AFP

La logique est donc l’inverse de celle qui nourrit les derniers clichés sur le foot ailleurs dans le monde, selon lesquels il s’agirait d’un sport d’hommes. Difficile donc d’attribuer la bonne santé du football féminin américain à une meilleure considération des footballeuses qu’ailleurs.

La fédération américaine considère que le foot féminin demande un engagement physique moindre

Les Américaines sont d’ailleurs régulièrement en conflit avec la Fédération américaine au sujet de leur statut. L’écart avec l’équipe masculine, pourtant largement moins performante, est abyssal. S’il est difficile de comparer les rémunérations dans la mesure où chaque équipe est prise en charge par une structure différente, quelques chiffres existent. D’après le texte d’une plainte déposée par l’équipe féminine, les joueuses pouvaient gagner lors de 20 rencontres amicales, un maximum de 4 950 dollars par match gagné, alors que les hommes, à prestations égales, empochaient 13 166 dollars.  «  La Fédération considère que ça reste un engagement physique moindre, qu’elles s’entraînent avec moins d’intensité, analyse Marie-Cécile Naves. L’autre préjugé mis en avant par les institutions, c’est que le le foot féminin serait moins rentable que le foot masculin. C’est clairement de la discrimination. »

Comme beaucoup de grands sportifs américains, les footballeuses s’engagent politiquement. Et s’organisent entre elles pour faire avancer les choses en faveur du foot féminin. En 2016, cinq joueuses américaines ont intenté un procès pour réclamer à leur Fédération d’être rétribuées au même niveau que les hommes. En 2017, elles ont obtenu un droit de regard sur leurs contrats de sponsoring et la gestion de leur image.  Cette année, ces luttes judiciaires ont en partie payé puisqu’elles ont obtenu une hausse de leurs revenus avec leur nouvelle convention collective. Elles gagnent ainsi en moyenne, d’après une information de l’Equipe, 225.000 euros par an, contre à peu près 150.000 avant cette convention.

Pour approfondir : voir la dernière revue « Genre et sport » de Sport et Citoyenneté.