Fusillades aux États-Unis

Interview dans "Ouest France", le 5 août 2019

Interview accordée à « Ouest France », le 5 août 2019, sur les fusillades de masse et le terrorisme intérieur aux États-Unis.

L’auteur présumé de la fusillade d’El Paso (Texas), qui a fait 20 morts samedi 3 août, aurait agi par haine envers les hispaniques. Une nouvelle tuerie assimilée au suprémacisme blanc, mouvance extrémiste qui monte en puissance aux États-Unis. Décryptage avec la politologue Marie-Cécile Naves.

Deux fusillades ont eu lieu aux États-Unis samedi 3 août à El Paso (Texas) et Dayton (Ohio), faisant 29 morts. Dans un manifeste publié sur le forum en ligne 8chan, le tireur présumé d’El Paso dénonce « une invasion hispanique du Texas », et fait référence à la tuerie islamophobe de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Face à ces revendications, plusieurs personnalités politiques américaines ont dénoncé la menace du « terrorisme nationaliste » ou du « suprémacisme » blanc, condamné par Donald Trump dans son discours lundi 5 août. La politologue spécialiste des États-Unis Marie-Cécile Naves fait le point sur cette idéologie extrémiste, menace longtemps occultée outre-atlantique.

Qu’est-ce que le « terrorisme blanc » ou « suprémacisme blanc » ?

Il existe aux États-Unis une nébuleuse d’extrême droite parfois qualifiée de « suprémaciste », qui englobe des individus qui sont néo-nazis, nostalgiques de l’esclavage, xénophobes, promoteurs de la prétendue supériorité de la « race » blanche, parfois tout ça à la fois. Ils se rejoignent sur certains sujets, et s’opposent sur d’autres.

Cette nébuleuse est très présente sur Internet sur des forums comme 8chan, mais aussi sur le terrain : on compte plus d’un millier de groupes identifiés comme suprémacistes dans tout le pays. Leurs membres profitent de la liberté d’expression quasi-absolue garantie outre-Atlantique pour colporter des discours de haine. Cette mouvance est aussi vieille que les États-Unis eux-mêmes, mais elle a connu une recrudescence sous l’ère Obama, précisément parce que c’était un président noir.

78 % des tueries de masse commises aux États-Unis en 2018 étaient le fait d’individus proches de cette nébuleuse suprémaciste, selon les chiffres de la Ligue anti-diffamation américaine. La rhétorique de Donald Trump peut-elle avoir provoqué des passages à l’acte ?

La fusillade d’El Paso s’inscrit dans la lignée d’autres tueries, comme le meurtre d’une manifestante antiraciste par un néo-nazi à Charlottesville en 2017. Même s’il n’a jamais tenu lui-même le fusil d’assaut, Donald Trump souffle continuellement sur les braises. Après les tueries de ce week-end, il a appelé à mettre fin à la haine, mais c’est un discours absolument cynique. En mai 2019, ses soutiens appelaient à tuer les clandestins pendant un de ses meetings. En juillet, il a demandé à des élues démocrates au Congrès de « rentrer dans leur pays » ! C’est tout sauf un appel à l’unité.

Jusqu’ici, les tueries de masse étaient considérées comme le fait d’individus isolés et déséquilibrés. Cette fois, les autorités qualifient la fusillade d’El Paso d’ « acte de terrorisme intérieur ». Le regard sur ces événements est-il en train de changer ?

Un tel qualificatif est très rare. Certains hommes politiques, dont Donald Trump, continuent à limiter la tuerie d’El Paso à l’acte isolé d’un fou, même s’il n’existe aucun élément faisant croire que le tueur avait des antécédents psychiatriques. Au contraire, il a publié un manifeste faisant référence à la tuerie de Christchurch sur Internet ! Mais on a du mal à qualifier de « terroriste » un attentat qui n’est pas djihadiste. Ce discours permet d’individualiser et de dépolitiser ces actes, et de s’en dédouaner. Or les crimes de haine commis par l’extrême droite sont de loin les plus nombreux aux États-Unis. Politiser cette violence est très important, et c’est de plus en plus souvent le cas.

Des élus démocrates ont dénoncé les actes d’un « suprémaciste blanc » et appelé à combattre cette idéologie. Qu’en est-il du côté républicain ?

Quelques membres peu connus du parti l’ont dit aussi, mais la majorité des Républicains est très timide à ce sujet. Dans un contexte de campagne électorale, Donald Trump veut imposer l’immigration et l’« identité » – comprendre l’identité blanche – comme sujets principaux de la course à la présidentielle. Du côté démocrate, on sent une forte résistance. Le silence républicain pose question : faut-il en déduire qu’ils cautionnent et approuvent ses déclarations racistes ? Seront-ils solidaires de Donald Trump quoi qu’il arrive ?

L’émotion après cette double tuerie est très forte aux États-Unis. Le moment est-il venu de réguler le port d’armes, ou de mettre en place des mesures contre la haine en ligne ?

Non, je ne crois pas que cela arrivera, car le droit au port d’armes et la liberté d’expression sont garantis par les deux premiers amendements de la Constitution, et les Américains y tiennent beaucoup. Lundi 5 août, Donald Trump s’est dit favorable à un encadrement des ventes d’armes aux États-Unis, mais à condition qu’il s’accompagne d’une réforme de l’immigration ! Et ces promesses ont déjà été faites après la fusillade de Parkland, sans être suivies d’effet. Des réformes pour limiter le port d’armes pourraient être mises en place au niveau fédéré, mais pas au Texas, ni en Ohio, qui sont deux États très libéraux en la matière.