Les femmes, au coeur de l’engagement politique des Millennials aux Etats-Unis (entretien)

Entretien avec la journaliste Christophe Deroubaix, le 16/09/19

Le journaliste et spécialiste des États-Unis contemporains Christophe Deroubaix, qui vient de publier Millennials, la génération qui secoue l’Amérique (Éditions de l’Atelier, 29 août 2019, 15 euros), m’a accordé un entretien. Publié initialement sur le portail de l’Observatoire Genre et Géopolitique de l’IRIS.

À un an de la prochaine élection présidentielle (et législative), les observateurs et observatrices s’interrogent sur « l’Amérique anti-Trump » et « post-Trump ». Sur quelles forces le parti démocrate peut-il, doit-il s’appuyer pour l’emporter ? Ses responsables vont-ils et elles faire le choix de la prudence (incarnée notamment par Joe Biden, pour l’heure favori des primaires) ou celui d’assumer de reprendre à leur compte certains impatiences sociales d’une partie croissante de leur électorat ?

S’il importe de ne pas surestimer l’effet générationnel dans les évolutions sociales et politiques, il ne faut pas pour autant oublier que la tranche d’âge de celles et ceux né.e.s entre 1981 et 1996 a pour caractéristique d’être « la plus diverse de l’histoire du pays, la plus diplômée, la plus ouverte culturellement et, électoralement, la plus à gauche depuis les années 1960 », rappelle l’auteur. Il explique qu’en défendant un agenda très progressiste sur de nombreux sujets sociétaux et économiques (environnement, dette étudiante, salaire minimum, port d’armes, etc.), les Millennials bousculent depuis plusieurs années les démocrates et les mettent au défi du changement et de la complexité car les thèmes qu’ils et elles portent invitent à croiser les problématiques de genre, de « race », de territoires, d’exclusion sociale.

L’essai stimulant, très documenté de Christophe Deroubaix questionne les ressorts et les contenus des engagements des Millennials, dont Alexandria Ocasio-Cortez est, avec d’autres, l’une des figures de proue,et les perspectives pour ces jeunes femmes et ces jeunes hommes d’être entendu.e.s, écouté.e.s, pris.es au sérieux par le parti démocrate à court et moyen termes, et à être incité.e.s à rejoindre les rangs du personnel politique.

Avec la « génération Millennials », comment deux objectifs d’une gauche américaine que l’on pourrait qualifier de social-démocrate peuvent-ils se rencontrer dans l’Amérique anti-Trump : renouveler le personnel politique (plus de femmes, plus de personnes issues des minorités) et construire un agenda émancipateur (combat pour l’égalité socio-économique, lutte contre les discriminations liées au sexe, à l’orientation sexuelle ou à l’origine) ? La question se pose aussi, quoiqu’en partie différemment, pour les républicains (jeunes électeurs plus libéraux sur les questions de société ; féminisation nécessaire des élus).

Je ne suis pas certain de reprendre à mon compte la terminologie de « gauche social-démocrate », tant cela peut nous conduire de ce côté-ci de l’Atlantique à de mauvaises interprétations et à la sous-estimation de la radicalité du mouvement amorcé. Il y a bien aux États-Unis une gauche qui, depuis 150 ans, a pesédans les grands moments du pays (abolition de l’esclavage, New Deal, mouvement des droits civiques), comme l’a montré l’historien Eli Zaretsky. Nous sommes dans un moment où cette gauche pèse de nouveau. Elle pèse au sein du parti démocrate et elle pèse en dehors, dans les différents mouvements qui émergent dans la société, de Black Lives Matter à MeToo.

Comme le disait le réalisateur Michael Moore, dès 2011, « nous sommes majoritaires dans les esprits. »Il existe, en effet, aux États-Unis, une majorité idéologique en faveur de ce que vous appelez fort justement un agenda émancipateur. Toutes les grandes enquêtes d’opinion sont assez claires sur le sujet. La traduction électorale et politique est, elle aussi, limpide : féminisation, rajeunissement, dynamique progressiste. La cible privilégiée de Donald Trump en dit long : le « squad », un groupe de quatre femmes nouvellement élues, dont deux millenniales, progressistes et issues des « minorités ». C’est un nouveau visage de l’Amérique qui émerge et la fonction du trumpisme est d’en empêcher le triomphe.

Et puis il y a l’élection présidentielle. C’est à la fois une opportunité et un immense piège pour la gauche. L’opportunité de continuer à marquer des points sur le fond dans un contexte de campagne quasi-permanente. Un piège car les électeurs démocrates vont se retrouver face au dilemme d’une sorte de « vote utile » (l’est-il vraiment, au regard de l’expérience Hillary Clinton en 2016 ?) et le débat sur la substance risque de passer en arrière-plan de celui sur l’éligibilité. 

 

En quoi certains combats féministes portés par les Millennials servent-ils la société tout entière (salaire minimum, etc.) ? Comment cela s’explique-t-il ?

Vous citez un exemple qui est en effet archétypal : la bataille pour un salaire minimum à 15 dollars (« Fight for 15 »). La revendication est partie de fast foods new-yorkais en 2012 avant de s’imposer progressivement à Seattle, en Californie, dans l’État de New York et plusieurs autres États, soit un tiers du pays. La Chambre des représentants a voté une loi pour en faire la norme nationale mais on sait que le Sénat bloquera.

Qu’a-t-on constaté au fil de cette lutte exemplaire ? Que les femmes, premières victimes de la précarisation de l’emploi, les premières laissées pour compte de l’explosion des inégalités ont également été les principales actrices du mouvement. On pourrait résumer ainsi : féminisation des emplois, féminisation des inégalités, féminisation des combats émancipateurs.

Il ne serait pas étonnant que, dans un avenir proche, on retrouve les jeunes femmes en première ligne de la mobilisation pour l’annulation de la dette étudiante. Plus diplômées que les hommes, ne sont-elles pas les premières concernées ?

Quelle est leur stratégie de communication, leur iconographie, comment usent-ils du soft power pour défendre leurs combats sur le terrain du genre (droits des femmes, des LGBTI, place des femmes en politique et dans l’espace public, etc.) ?

D’une formule rapide, je dirais qu’ils font mijoter dans de nouveaux pots une potion qui n’est pas totalement inédite. Je m’explique. Je suis frappé de voir à quel point cette génération semble renouer avec les idées et les codes des années 1960. Le retour de la pratique syndicale en est un signe. On évoquait le « Fight for 15 ». En 2017, les trois-quarts des nouveaux adhérents à des syndicats avaient moins de 35 ans et provenaient moins des usines que des bureaux, open spaces de la nouvelle économie ou théâtres. Le geste de Colin Kaepernick, le quaterback qui mettait un genou à terre lors de l’hymne, ne constitue-t-il pas un écho de celui de Luther King à Selma ?

Quant aux nouveaux pots, ce sont évidemment ceux crées par les bouleversements technologiques, à commencer par les réseaux sociaux, qu’il faut prendre très au sérieux, au-delà d’une apparente foire d’empoigne sans grand sens, dans chacun de ses termes (« réseau » et « social »). Netflix, dont la majorité des auditeurs sont des Millennials, joue également un rôle de première importance, en donnant corps à des thématiques progressistes avec des séries comme « Orange is the New Black » (condition des femmes en prison) ou « Dear White People » (relations raciales sur un campus).

Pour autant, la proportion de Millennials investis dans le processus électoral et politique s’avère encore trop faible pour permettre le passage à une nouvelle ère progressiste.