« Le président américain ‘flirte’ avec les règles »

Interview pour "La Croix", le 7.02.20

Donald Trump est-il « une menace pour la démocratie américaine » ? Interview sur le président des Etats-Unis pour La Croix (print et papier), le 7 février 2020. Le 45e président des États-Unis a été acquitté par le Sénat, mercredi 5 février, par 52 voix contre 48, dans le procès en destitution qui lui était intenté, un seul élu républicain, Mitt Romney, ayant mêlé son vote à ceux des sénateurs démocrates. Après cet acquittement, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a manifesté sa méfiance envers Donald Trump, estimant qu’il restait « une menace pour la démocratie américaine ». « Le président et les républicains du Sénat ont banalisé le non-respect de la loi », a-t-elle ajouté.

« Le président américain « flirte » avec les règles »

Marie-Cécile Naves, politologue, docteure en sciences politiques de l’université Paris-Dauphine, spécialiste des États-Unis.

Donald Trump essaye de mettre les institutions au service de ses intérêts personnels. Voilà ce qu’a voulu dire Nancy Pelosi lorsqu’elle a parlé de « menace ». Honnêtement, beaucoup d’éléments vont dans ce sens. Le président américain « flirte » continuellement avec les règles constitutionnelles, ce qui explique l’engagement de la procédure d’impeachment.

Même si cette procédure a été considérée par beaucoup comme une erreur de Nancy Pelosi, ce n’est pas l’issue de ce procès qui va renforcer Donald Trump. Peut-être confortera-t-elle l’opinion de celles et ceux qui déjà le soutiennent, mais elle ne devrait pas convaincre les indécis de voter plus pour lui aux prochaines élections.

L’acquittement en lui-même résulte d’une stratégie politique d’unité des sénateurs républicains derrière le président. Une stratégie pas forcément gagnante. Sur le fond, sans doute, un nombre non négligeable d’élus républicains savent que le président a outrepassé ses pouvoirs. Mais beaucoup d’électeurs républicains modérés n’adhèrent pas à cette radicalisation du parti sur certains sujets.

Bien que Donald Trump ne soit pas à l’origine de cette radicalisation, qui s’est mise en place depuis la fin des années 1990, il a réussi avec sa politique sur l’immigration, sa politique étrangère, ou sa personnalité, à attiser et entretenir ce clivage entre démocrates et républicains, et à éteindre certaines divergences entre les différents courants républicains. Peut-être, toutefois, n’est-ce que passager, du fait de cette période électorale.

Il est relativement rare, depuis vingt ans, que les deux camps votent ensemble ou se mettent d’accord sur des lois. Cette opposition s’est exacerbée sous ce président qui stigmatise ceux qui ne rentrent pas dans le rang, à commencer par certains élus républicains contre qui il n’hésite pas à faire campagne.

Face à une telle attitude de Donald Trump, le Parti démocrate apparaît tiraillé. Une partie de ses militants attend des candidats à l’investiture qu’ils s’opposent frontalement avec des prises de position fermes contre les inégalités, pour la protection de l’environnement et une politique plus humaine sur l’immigration, par exemple. D’autres, parmi les supporteurs de Joe Biden ou de Pete Buttigieg, insistent plus pragmatiquement sur la volonté d’unité nationale, de lien social. Le résultat des primaires nous dira quel courant a gagné.

Il faut reconnaître que Donald Trump a eu une semaine « magique » : un taux de popularité record au cours de son mandat (49 %), l’acquittement de l’impeachment, enfin le fiasco des démocrates en Iowa. L’onde de choc qu’il a créée va au-delà de son parti. Il n’en demeure pas moins que l’Amérique, ce n’est pas que Trump. Il y a deux Amérique qui s’affrontent. Lui n’en représente qu’une partie.

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