« Kenosha : Trump espère galvaniser sa base »

Interview pour LCI, le 2.09.20

PRÉSIDENTIELLE AMÉRICAINE – Donald Trump s’est rendu mardi à Kenosha, cette ville proche de Chicago où un policier blanc a récemment tiré à 7 reprises dans le dos d’un homme noir. Le président américain n’a pas hésité à qualifier les manifestations qui y ont eu lieu de « terrorisme intérieur » au cours de ce déplacement dont Marie-Cécile Naves, politologue et directrice de recherches à l’IRIS, nous explique les ressorts. Interview réalisée le 2 septembre 2020 par 

Les questions du racisme et des violences sont plus que jamais au cœur de la campagne américaine. Donald Trump s’est rendu ce mardi 1er septembre à Kenosha, théâtre de plusieurs nuits d’émeutes après qu’un policier a tiré il y a bientôt deux semaines à bout portant sur un Afro-Américain, Jacob Blake. Après avoir inspecté les ruines de commerces brûlés et pris la défense des policiers, le président-candidat a franchi un nouveau cap en assimilant à du « terrorisme intérieur » les manifestations violentes qui ont secoué la ville, sans jamais nommer Jacob Blake.Car alors que la vague de protestation contre le racisme et les violences policières a été relancée par le drame de Kenosha, Donald Trump a fait du rétablissement de « la loi et l’ordre » un mot d’ordre central de sa campagne de réélection, comme l’avait fait en son temps, Richard Nixon. Dans un discours extrêmement offensif lundi, son adversaire Joe Biden l’a accusé d’attiser « les braises » des débordements : « Il ne peut pas arrêter la violence car pendant des années il l’a fomentée ». Dans ce contexte extrêmement tendu et à quelques semaines de l’élection présidentielle, Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS et politologue, nous apporte son éclairage sur cette ambiance qu’elle qualifie d' »explosive« .

LCI : Donald Trump a-t-il selon vous réellement soufflé « sur les braises », comme le dit Joe Biden, avant même son arrivée à Kenosha ?Marie-Cécile Naves  : Joe Biden a prononcé un discours très offensif. Il parle d’un président « toxique » qui alimente le chaos. Cette visite à Kenosha s’inscrit dans la continuité logique de tout ce que Trump a dit et fait depuis la mort de George Floyd : il est encore dans la dénégation des violences policières et du racisme. Il fait comme si tout cela n’existait pas, qualifie les manifestants et les mouvements anti-racistes de gens dangereux, de terroristes et d’anarchistes, tout en faisant l’amalgame entre manifestants et émeutiers. Il n’est pas du tout dans la compassion mais dans la rhétorique sécuritaire et identitaire, « la loi et l’ordre ».

Le moment-clé de tout cela, ce sont les émeutes de Charlottesville (quand en août 2017, une militante antiraciste avait été écrasée par un néonazi, ndlr) lorsqu’il avait refusé de condamner les violences  contre les manifestants anti-racistes et d’une manière générale, le racisme anti-noir, en disant qu’il y avait des gens biens des deux côtés. Depuis qu’il est président, il attise les clivages raciaux mais aussi de genre, socio-économiques. Avec lui, il y a toujours un bouc émissaire, un discours de division, jamais d’unité. Le contexte actuel lui donne une nouvelle occasion d’étaler tout cela. 
Est-ce une tactique électoraliste ou est-il réellement dans cet état d’esprit ?C’est très difficile de savoir ce que pense Trump : il est dans l’instrumentalisation des faits, la volonté d’imposer un récit sur le réel, comme on l’a vu avec le masque qu’il associait à la faiblesse et qui est devenu un symbole patriotique. Le plus important, c’est de voir comment il en fait une stratégie électorale. Il y a une crispation sécuritaire et identitaire. Cela lui permet de faire diversion sur sa gestion de la crise sanitaire et le but du 3 novembre, c’est de mobiliser un électorat très fervent. Il faut donc faire appel aux rhétoriques très connues à droite et à l’extrême droite : les minorités sont dangereuses, veulent mettre l’Amérique en danger.

Cette stratégie peut-elle jouer en sa faveur dans la dernière ligne droite de cette campagne ? C’est son pari. Cela peut conforter l’électorat démocrate qui veut tourner la page Trump, mais aussi galvaniser sa base électorale, sensible à ce discours très sécuritaire, dans certains Etats-clés. Cela peut jouer dans les deux sens. L’élargissement de sa base électorale n’est pas sa stratégie. Jusqu’à récemment on se le demandait, mais il est désormais clair qu’on est dans une galvanisation d’un électorat très fervent et très mobilisé, dont il espère qu’il se déplacera en nombre. Et cela se joue dès maintenant. 

La majorité des électeurs de Trump, ce sont des CSP+ qui évoluent notamment dans le monde des affaires, mais ce ne sont pas les plus militants. Or, il a besoin de militants dans ces Etats-clés. Cette campagne est très dure, très violente, il reste deux mois et on ne sait pas comment cela peut finir dans un tel climat. L’ambiance est explosive.