Donald Trump et ses tweets

Interview dans "LeMonde.fr", le 31.10.2020

Invectives, narcissisme et obsessions : quatre années de Donald Trump résumées par ses tweets. Article de Pierre Bouvier dans « Le Monde », dans le cadre duquel j’ai été interviewée, et publié le 31 octobre 2020.

Brouillon, brutal, méchant, souvent cryptique. Mais aussi, parfois, drôle malgré lui lorsqu’il s’emmêle les pinceaux et tweete un incompréhensible « covfefe », en voulant probablement écrire « coverage » (« couverture »). Rejoindre les 87,3 millions d’abonnés du compte de @realDonaldTrump sur Twitter et en activer les notifications, c’est ouvrir une fenêtre sur l’esprit de Donald Trump, l’homme le plus puissant de la planète.

Le milliardaire est arrivé sur ce réseau social au printemps 2009 et a eu le temps de développer son art du Tweet avant d’entrer à la Maison Blanche. Pendant six ans, il a élargi son audience à coups de slogans, de formules-chocs et de mots compréhensibles par un enfant de 11 ans comme « super », « bon », « mauvais »… « Si le président Trump est sur Twitter, utilisant de préférence son compte personnel, c’est parce qu’il avait une audience avant d’être président, et qu’il a, à sa manière, façonné Twitter », analyse Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences Po.

Qui se souvient du 12 novembre 2016, quatre jours après sa victoire face à Hillary Clinton, lorsqu’il déclarait sur CBS, à propos des réseaux sociaux : « Si je les utilise, je vais faire preuve de beaucoup de retenue » ? Las, depuis son élection, il a tweeté et retweeté plus de 24 000 fois, ne cessant de vitupérer et de commenter l’actualité de façon épidermique. Mais sous ses airs erratiques, la tweetomanie de Donald Trump répond à une série d’objectifs bien précis : assurer sa promotion en permanence, détruire l’héritage de Barack Obama et ses adversaires démocrates, ou encore se présenter en chef de guerre.

Défendre son statut de « meilleur président »

« Je suis le président qui en a le plus fait dans l’histoire pour les Noirs américains, sauf peut-être Lincoln. » Dans ses Tweet, Donald Trump poursuit ce qu’il a fait depuis ses débuts sur le réseau : assurer son propre service après-vente.

« Il ne faut jamais oublier que Trump, c’est une marque à faire fructifier. Homme d’affaires ou président, il est obsédé par l’idée qu’on parle de lui et de mettre son nom partout : hôtels, casinos, colonie israélienne [Trump Heights, sur le plateau du Golan] », explique Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

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Alexis Pichard, docteur en civilisation américaine et professeur agrégé d’anglais spécialiste de la politique et des médias américains à l’université Paris-Nanterre, ajoute :

« Il s’adresse exclusivement à sa base, aux 40 % d’Américains qui le soutiennent coûte que coûte, envers et contre tout. Ces Américains – blancs, peu instruits, évangéliques, hétérosexuels, réactionnaires, vivant dans les milieux périurbains – considèrent Trump comme un demi-dieu, un sauveur, au sens biblique du terme.

C’est pour cette Amérique que Trump gouverne depuis son accession à la Maison Blanche. Chaque déclaration, chaque Tweet leur est adressé. Grâce à Twitter, il peut mobiliser ses “trumpers” en permanence et les maintient dans un état de colère, sentiment moteur de leur adhésion à sa politique. »

Dénoncer « chasse aux sorcières » et « fake news »

Pour Donald Trump, Twitter constitue aussi son espace privilégié d’expression lorsqu’il se sent attaqué. Sa victoire, par exemple, reste entachée du soupçon d’une ingérence russe. Qu’importe si l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur les interférences prêtées à Moscou par le renseignement américain en 2016 conclut bien à la tentative d’ingérence du Kremlin, sans parvenir toutefois à prouver une complicité américaine : Donald Trump n’aura de cesse de la dénoncer comme une « blague », se disant victime de la « chasse aux sorcières » du procureur Robert Muller, dont l’enquête est « totalement contradictoire, illégale et truquée ».

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De la même manière, Trump balaie d’un revers de la main le procès en destitution lancé en décembre par la Chambre des représentants, à majorité démocrate, qui réclamait son impeachment, l’accusant d’avoir essayé de forcer l’Ukraine à « salir » Joe Biden, qui n’était encore qu’un potentiel candidat à la présidentielle.

« Il s’agit toujours pour lui de se poser en victime, en martyr du système »

Dans cette stratégie d’autodéfense, les médias occupent une place centrale, vecteurs à ses yeux des « fake news »(« fausses informations »), qu’il s’agisse de sondages lui étant défavorables ou, fin septembre, de révélations concernant ses impôts. Le président a ainsi tweeté près de 400 fois à propos du New York Times, près de 300 fois à propos de CNN, plus de 70 fois à propos du Washington Post, une soixantaine de fois concernant MSNBC… N’hésitant pas, par exemple, à qualifier CNN de « FNN », pour « Fraud News Network », ou à traiter la chaîne d’« ennemi du peuple ». Depuis son élection, « il s’agit toujours pour lui de se poser en victime, en martyr du système, et de réactiver la colère et le sentiment d’injustice qui ronge ses électeurs qui, eux-mêmes, se considèrent comme les martyrs des élites politiques, médiatiques ou financières », détaille Alexis Pichard.

Donald Trump : « Détricoter l’héritage » de Barack Obama

Mais Donald Trump ne se limite pas à la défense de ses intérêts. Twitter lui offre aussi la possibilité de pilonner sans cesse ses adversaires politiques, et particulièrement Barack Obama. Depuis son élection, son nom est revenu plus de 630 fois dans les Tweet du président républicain, selon le site Trump Twitter Archive, qui recense tous les Tweet de Donald Trump depuis 2009.

L’animosité du président à l’encontre de son prédécesseur n’est pas nouvelle. « Trump n’a jamais digéré [d’avoir été ridiculisé par Barack Obama, en 2011, lors du dîner annuel de l’association des correspondants à la Maison Blanche], et nombre de commentateurs pensent que cet événement l’a convaincu de se présenter en 2016. Il avait une revanche personnelle à prendre sur les médias et sur le président Obama, dont il n’a d’ailleurs cessé de détricoter l’héritage avec plus ou moins de succès depuis son élection », estime ainsi Alexis Pichard.

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Si la première rencontre officielle entre le président sortant et le président élu s’est déroulée sans anicroche quelques jours après l’élection de 2016, chez Donald Trump, le naturel a vite repris le dessus : il n’a cessé de critiquer l’héritage du démocrate, qu’il s’agisse de l’accord de Paris, du traité sur le nucléaire iranien ou de l’Obamacare.En mai, lorsque le président Trump vante son action contre le coronavirus, il parvient même à dresser un parallèle avec son prédécesseur, l’accusant de n’avoir rien fait lors de l’épidémie de H1N1. Or, si cette dernière a fait 12 469 morts aux Etats-Unis, son bilan reste pourtant bien inférieur à celui de l’épidémie de Covid-19, qui frôle actuellement les 230 000.

Dernièrement, Barack et Michelle Obama sont reparus dans les Tweet de Trump, leurs discours à la convention démocrate ranimant la haine du président, qui multiplie les attaques contre les « ObamaBiden ».

Noyer les démocrates sous les insultes

Dans le même esprit vindicatif, et malgré le fait qu’elle ne représente plus aucun danger politique pour lui, le président n’a pu s’empêcher de continuer ses attaques envers son ancienne rivale de 2016, Hillary Clinton, qui a été mentionnée dans quelque 310 Tweet et retweet. Au fil des ans, il continue de la qualifier de « tricheuse » ou de « malhonnête », comme si son adversaire n’avait pas reconnu sa défaite.

Mais son attention s’est graduellement focalisée sur une nouvelle cible : Joe Biden. Jusqu’en 2018 l’ancien vice-président a été relativement préservé. Mais depuis que sa candidature s’est précisée et a été validée par les primaires du Parti démocrate, Donald Trump a retiré les gants. Les Tweet péjoratifs visent la condition physique et mentale de l’ancien vice-président, présenté comme « fou », « corrompu », « endormi », « trop faible » voire « dopé ». Quand il n’agite pas le spectre d’une supposée « allégeance à Pékin » ou à la « gauche radicale » de la part de son rival, le président candidat se vante d’avoir « fait plus en 47 mois que Joe Biden en 47 ans ».

« Les femmes sont la cible d’insultes spéciales de la part de Trump, souvent plus dures qu’envers les hommes »

Au-delà de Joe Biden, c’est tout le Parti démocrate qui est présenté comme l’ennemi de l’Amérique de Trump. Le chef des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, est qualifié de « pleurnichard », tandis que son homologue à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, est traitée de « folle » à longueur de Tweet.

« Les femmes sont la cible d’insultes spéciales de la part de Trump, souvent plus dures qu’envers les hommes », note Marie-Cécile Naves. On en veut pour exemple les figures montantes de la gauche américaine, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, deux élues musulmanes du Michigan et du Minnesota, ainsi qu’Ayanna Pressley, élue noire de Boston, et Alexandria Ocasio-Cortez, représentante du 14e district de New York, d’origine portoricaine. Toutes personnifient tout ce que Trump et son électorat détestent. Ces femmes, soutenues par l’aile gauche du Parti démocrate et surnommées « The Squad » (la brigade), reflètent la diversité, réclament des mesures progressistes et ne craignent pas de riposter vertement aux attaques des républicains.

Donald Trump veut court-circuiter la diplomatie

Donald Trump a choisi d’incarner la diplomatie américaine. Avant même son entrée à la Maison Blanche, il évoquait la construction d’un « mur à la frontière avec le Mexique », que le « Mexique paierait ». Promettant l’ordre et la sécurité lors de son discours d’investiture, il n’a eu de cesse de qualifier son voisin du sud de « deuxième pays le plus meurtrier au monde, après la Syrie ».

Une fois devenu commandant en chef des armées, Donald Trump se met à faire du « teasing » pour annoncer les victoires du Pentagone, comme l’élimination d’Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de l’organisation Etat islamique. Sa communication ne s’embarrasse alors d’aucune précaution. « Il se met en scène en chef de guerre, en leader de la plus grande puissance du monde. Il a brisé la frontière entre la réalité et la fiction », relève Marie-Cécile Naves.

Ses interactions avec la Corée du Nord de Kim Jong-un illustrent bien les dérives de cette diplomatie du Tweet. En quelques mois, le président américain est passé de l’insulte à la « bromance » avec le dirigeant nord-coréen. Après avoir accusé Pyongyang de « jouer », de chercher les « ennuis » et menacé de régler la situation « tout seul », Donald Trump s’est ensuite emballé, qualifiant Kim Jong-un de « Rocket Man », en allusion aux tirs de missiles prisés du dictateur, de « fou », de « petit gros », avant d’en venir à comparer la taille de leurs « boutons nucléaires »respectifs. Après la détente amorcée au printemps 2018, Donald Trump a entamé une relation beaucoup plus apaisée avec son homologue nord-coréen. Alexis Pichard résume :

« C’est une diplomatie autoritaire où le rapport de force masculinisé à outrance a remplacé le dialogue, que Trump assimile à de l’attentisme, par nature inefficace. »

L’analyse des Tweet de Trump montre que le cas de la Chine est un peu différent. Pendant sa campagne de 2015-2016, Donald Trump l’avait régulièrement désignée comme adversaire économique des Etats-Unis. Mais depuis son élection, il cherche à faire intervenir Pékin sur le dossier nord-coréen et s’efforce de tisser une relation avec Xi Jinping afin de signer un accord censé rééquilibrer les échanges commerciaux entre les deux pays. « Il continue d’être agressif dans ses discours sur la Chine, mais pas sur Twitter. En n’attaquant pas directement le président Xi, il se garde une marge de manœuvre, une porte de sortie », commente Antoine Bondaz.

Menace et intimidation, en revanche, sont le lot quotidien de ses alliés européens, avec qui la rupture est consommée depuis le retrait des Etats-Unis de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) et les débats sur l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Emmanuel Macron, par exemple, n’est pas épargné lorsque le président des Etats-Unis évoque le projet d’une armée européenne, cher au président français, ou quand il commente les manifestations de « gilets jaunes », estimant que l’accord de Paris en est la cause. L’ex-première ministre britannique, Theresa May, est elle aussi égratignée, pour avoir refusé de suivre la voie que lui conseillait Donald Trump sur le Brexit.

Angela Merkel s’en tire à peine mieux. Sans la citer nommément, Donald Trump n’a de cesse de critiquer la chancelière allemande pour son peu d’entrain à financer la défense européenne, mais aussi pour son laxisme supposé en matière d’immigration ou ses accords commerciaux avec la Russie. Ces saillies diplomatiques semblent cependant s’être faites plus rares ces derniers temps, selon Antoine Bondaz :

« On observe que depuis un petit moment il parle moins de sujets liés aux relations internationales, parce qu’on a dû lui faire comprendre que c’est très risqué. Et que sur Twitter il y a beaucoup moins de risques à faire de la politique intérieure que de la politique étrangère. »

Préparer le terrain en cas de défaite électorale

A mesure que l’échéance du 3 novembre approche, rien n’illustre mieux l’anxiété qui gagne le président que ses Tweet de plus en plus erratiques, destinés à mobiliser ses partisans. « Il ne cherche pas à élargir sa base électorale. En revanche, il a besoin qu’elle se mobilise en masse pour l’emporter le 3 novembre, car elle est minoritaire dans le pays », estime Marie-Cécile Naves.

C’est sans doute la raison pour laquelle Donald Trump cherche à minimiser la menace du Covid-19, en qualifiant de « catastrophe » le docteur Anthony Fauci, membre de la cellule de crise mise en place pour lutter contre l’épidémie, ou en prétendant qu’il est « immunisé », message que Twitter a assorti d’un avertissement.

La journée du 5 octobre offre un bel exemple de cette fébrilité à l’approche du scrutin. Alors qu’il est encore hospitalisé pour des symptômes du Covid-19 à l’hôpital Walter-Reed, à Washington, le candidat républicain lance une salve de quinze Tweet écrits en capitales dans lesquels il appelle à voter, martelant pêle-mêle des thèmes liés à la conquête spatiale, aux impôts, aux médias ou à la sécurité.

Jusqu’au bout, sur son fil Twitter, Donald Trump n’aura eu de cesse de décrédibiliser le processus électoral, dénonçant le « vote par correspondance », accusant les démocrates de « truquer l’élection » ou demandant à ses partisans de s’inscrire comme observateurs dans les bureaux de vote. « Cette petite musique sert d’ores et déjà à disqualifier la victoire probable de son rival, commente Alexis Pichard. Elle jette un discrédit sans précédent sur les institutions américaines et le processus démocratique fondamental qu’est l’élection présidentielle. »