Droit à l’avortement aux Etats-Unis, le 1.12.22

Conférence sur le droit à l'avortement aux USA, Paris, le 1.12.22

Le 1er décembre 2022, à l’invitation de « Courrier International », j’ai participé à une conférence sur le droit à l’avortement aux Etats-Unis, à la Médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e).

Voici la tribune que j’avais publiée dans « L’Obs », en juillet dernier, sur ce sujet :

Avortement : l’antiféminisme nourrit l’opposition à la démocratie

Le renversement de l’arrêt Roe n’est qu’une étape. A travers l’interdiction de l’avortement, l’extrême droite américaine cible les libertés démocratiques. L’antiféminisme est un moteur. La gauche saura-t-elle faire face ? Tribune publiée dans L’Obs, le 7 juillet 2022.

L’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization rendu par la Cour suprême des États-Unis, le 24 juin 2022, donne toute latitude aux États fédérés pour autoriser ou interdire l’avortement. La Cour fait donc le choix délibéré d’affaiblir la démocratie par la suppression d’un droit constitutionnel pour la moitié de la population : celui de disposer de son corps, de mener une vie autonome. Il faut, en outre, être clair : des milliers de femmes mourront à cause de cette décision. Les six juges conservateurs (cinq hommes, une femme) avancent une relecture du 14e amendement en chaussant les lunettes du XIXe siècle, autrement dit une époque où les femmes n’étaient pas des sujets de droit.

Une société qui met en péril la liberté des femmes est une société qui, tout entière, régresse. Un pays qui restreint les droits humains est un pays qui recule. Comme le dit Alexandria Ocasio-Cortez, ce n’est pas une question de « pro life » ou de « babies », c’est une question de pouvoir : celui de refuser aux femmes l’accès aux droits et aux ressources. La suite de Dobbs, c’est qu’elles seront traquées sur les réseaux sociaux et les applis relatives à leur santé gynécologique, on cherchera à les empêcher de quitter l’État pour aller avorter, on voudra donc contrôler leurs mouvements. C’est limpide.

Si la Cour suprême est devenue un « cloaque d’extrême droite », selon l’expression de Jane Fonda, c’est le résultat d’une histoire de quarante années, marquées, notamment, par la conjonction d’un activisme efficace des anti-avortement, du lobbying (y compris financier) de groupes théocratiques d’extrême droite et de l’opportunisme du parti républicain. Il faut ajouter à cela la confiscation du pouvoir par les conservateurs au niveau de nombreux États fédérés grâce à un redécoupage ultra-partisan des circonscriptions qui ne permet pas l’expression du vote majoritaire, et le poids démesuré des petits États ruraux au Sénat. Sans oublier l’objectif de faire de la Cour suprême à la fois un enjeu électoral et un lieu validant des agendas impopulaires, impossibles à mettre en œuvre par le biais démocratique.

L’État de droit est, pour ces raisons, fragilisé. La politisation extrême de l’avortement, qui s’inscrit dans les obsessions des ultra-conservateurs pour les questions de genre et de sexualité, répond à un objectif de défense d’une certaine vision de l’Amérique, christianisée, patriarcale et blanche, qui s’est durcie pendant les années Obama et qui a abandonné toute retenue avec le mandat de Trump. Les rivalités entre États fédérés vont s’accroître, le pays, déjà polarisé, va être encore plus clivé. D’autant que l’interdiction de l’avortement n’est qu’un début. « Si la Cour suprême peut renverser Roe, elle peut tout renverser », écrit la professeure de droit Mary Ziegler dans The Atlantic.

La porte est ouverte, en effet, à ce que certains États cherchent à faire annuler d’autres droits en se fondant sur « l’état des traditions au XIXe siècle » : de la contraception au mariage entre personnes de même sexe, en passant par les relations sexuelles entre hommes, ainsi que l’écrit noir sur blanc Clarence Thomas, juge à la Cour suprême, ou que le suggère le procureur général du Texas. Et pourquoi pas revenir aussi sur l’égalité raciale, déjà très malmenée dans l’accès au vote dans plusieurs États fédérés ? La Cour suprême vient, en outre, d’accepter d’examiner une loi de Caroline du Nord établissant que les tribunaux locaux et fédéraux ne pourraient plus ni contrôler le processus électoral, ni même valider le résultat des urnes. Seuls les Congrès locaux, donc partisans, le pourraient. Trump l’a rêvé en 2020, la Cour suprême va peut-être le faire – et alors, plus besoin de coup d’État ! Toutes les démocraties sont la cible d’une extrême droite hostile aux libertés et droits individuels, comme aux institutions démocratiques dont il s’agit de délégitimer les cadres pour instaurer le chaos, tout en promettant l’ordre face aux valeurs d’émancipation jugées décadentes, et de confisquer le pouvoir.

Face à cela, le parti démocrate américain est comme Fabrice à Waterloo. Soucieux de ne pas attiser les clivages sociaux, il a négligé de défendre l’avortement, laissant le camp d’en face, avide, lui, de polémiques et de violences, avancer ses pions et imposer la tyrannie d’une minorité. Et si l’opposition à la démocratie est un fondement de l’antiféminisme, la réciproque se vérifie aussi : l’antiféminisme nourrit l’opposition à la démocratie. Comme le dit l’historienne Christine Bard, « l’antiféminisme fait converger des haines ». Le rejet des droits des femmes et de l’égalité des genres est, partout, un premier pas pour construire un projet politique liberticide. Une leçon pour toutes les autres démocraties, dont la nôtre.