Tribune dans « Le Monde » pour la Coupe du monde 2019 de football

Tribune dans "Le Monde" (web et papier), du 5/06/19

Tribune dans « Le Monde » du 5 juin 2019 sur le football et le genre.

« Les grands événements sportifs doivent être un levier de développement économique et sociétal »

La Coupe du monde féminine 2019 de football est une occasion majeure d’accélérer le processus d’égalité femmes-hommes, estime, dans une tribune au « Monde », Marie-Cécile Naves, directrice de l’Observatoire Genre et géopolitique.

L’équipe junior de football à l’université de Santa Clara, en Californie (Etats-Unis).
L’équipe junior de football à l’université de Santa Clara, en Californie (Etats-Unis). CHRISTIE HEMM KLOK POUR LE MONDE

Al’occasion de la Coupe du monde féminine 2019, la Fédération française de football (FFF) et la Fédération internationale de football association (FIFA) déploient une stratégie de communication visant à promouvoir le sport féminin et l’accès des jeunes filles au football.

Noël Le Graët, le président de la FFF, dit souhaiter que le nombre de licenciées passe de 160 000 (sur un total de 2,2 millions) à 300 000 d’ici à 2024. Quant à l’Union des associations européennes de football, plus connue sous son sigle UEFA (correspondant à son nom en anglais Union of European Football Associations), elle a lancé un plan sur cinq ans pour doubler le nombre de licenciées en Europe.

Accroître le nombre et la part des femmes dans la pratique encadrée et fédérale est important. L’ambition gagnerait cependant à être plus systémique : progresser vers l’égalité en matière de salaires et de primes des joueuses, de conditions de pratique dès le plus jeune âge, et de gouvernance dans les instances du sport ; faire en sorte que l’activité physique et sportive régulière augmente chez les jeunes filles et les femmes ; promouvoir l’égalité réelle dans l’ensemble de la société. On attend de cette Coupe du monde qu’elle soit un accélérateur de ces évolutions.

L’équipe féminine de foot française à Clairefontaine-en-Yvelines, le 4 juin.
L’équipe féminine de foot française à Clairefontaine-en-Yvelines, le 4 juin. FRANCK FIFE / AFP

Progrès accomplis

Certes, des progrès ont été accomplis ces dernières années, grâce au volontarisme de quelques-uns et de quelques-unes, et parce que la loi a contraint les fédérations sportives à prendre le chemin de l’égalité. Bien sûr, le sport n’est pas une formule magique pour changer la société et les rapports sociaux de sexe. Néanmoins, il doit prendre sa part, et ce d’autant plus qu’il se prévaut de valeurs universelles de méritocratie et de respect.

L’éducation à l’égalité se fait dès le plus jeune âge et dans toutes les sphères de socialisation. L’école, dont on attend beaucoup, joue très largement son rôle avec l’éducation physique et sportive (EPS) obligatoire tout au long de la scolarité, la formation des enseignants à la lutte contre les stéréotypes de genre, sans oublier les actions des fédérations sportives scolaires (Union sportive de l’enseignement du premier degré, USEP, Union nationale du sport scolaire, UNSS), qui ont depuis longtemps fait de l’égalité des sexes une priorité. C’est aussi et surtout, outre la famille, dans les clubs, au niveau des communes que l’effort doit porter.

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Or, l’exceptionnalité sur laquelle le sport (se) repose lui fournit encore un alibi pour perpétuer le statu quo, et le fossé se creuse avec la société : les attentes grandissent en matière de représentativité sociale des dirigeantes et dirigeants, et d’actions qui doivent être à la hauteur des promesses et des slogans. On ne peut néanmoins s’en tenir à la dénonciation du sexisme et, au-delà – car il serait réducteur de ne parler que de sexisme –, des habitudes genrées dans le sport. Il importe surtout de proposer des solutions.

Si la formation à l’égalité se développe dans les clubs, il faut s’en réjouir mais cela n’a rien de révolutionnaire

L’application des textes existants est un premier pas. La FFF entend consacrer 15 millions d’euros à l’accompagnement des clubs amateurs pour développer la pratique féminine.

Si la formation à l’égalité se développe dans les clubs, il faut s’en réjouir mais cela n’a rien de révolutionnaire. Depuis la loi de 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes de Najat Vallaud-Belkacem, les communes de plus de 20 000 habitants, les départements et les régions doivent présenter un rapport sur leurs actions en faveur de l’égalité. C’est un levier concret qui appelle au débat démocratique. Pour envisager d’étendre cette mesure, il faudrait déjà en connaître l’effectivité : les élus locaux et leurs services s’en sont-ils emparés ?

L’évaluation des politiques publiques s’avère essentielle et permet de faire comprendre aux décideurs l’intérêt de répondre aux besoins des citoyennes et citoyens. En outre, des engagements ont été pris par le ministère des sports depuis 2012, par les plans interministériels en faveur de l’égalité femmes-hommes, notamment pour promouvoir une féminisation des pratiques dès le plus jeune âge et combattre les violences et les discriminations. Là encore, un état des lieux s’impose.

Ouvrir le regard

Il faut aussi ouvrir le regard. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’émancipation, de pouvoir d’agir (empowerment) des filles. Ces mots ne doivent pas renvoyer qu’à la volonté individuelle mais être mis au service d’un combat collectif pour que les femmes de tous âges participent de manière active, volontaire et autonome au monde commun, pour que l’égal accès aux ressources de santé, d’éducation, d’emploi soit garanti.

Le sport, langage universel bénéficiant d’une immense médiatisation, peut être un levier de transformation sociale. Partout en France et dans le monde, des « preuves de concept » – ou démonstrations de faisabilité de projets – émanent de dispositifs participatifs, transversaux qui, en partant des besoins des populations, pourraient être un outil d’aide à la décision.

La promesse des instances nationales et internationales du football de contribuer à l’égalité de genre doit être tenue. Elles gagneraient, pour monter en expertise, à s’ouvrir davantage à la recherche universitaire interdisciplinaire, et à la recherche participative et citoyenne pour réfléchir, en particulier, aux retombées que la Coupe du monde 2019 doit avoir.

Quel a été l’impact social de la victoire des Bleus en 2018 ? La joie collective a montré la capacité de cohésion et de partage de la société française. Qu’en a-t-on fait ? Pourquoi le regard, le récit commun sur la banlieue n’a-t-il pas changé, alors que le savoir-faire des clubs de football et des bénévoles, dans les territoires, a été mis en valeur ? Les marques s’en emparent, pourquoi pas les décideurs politiques et les fédérations ?

Un vaste agenda émancipateur

Consolider l’égalité femmes-hommes dans, et par le sport, nécessite de construire, par des choix assumés d’investissement social et une gouvernance élargie, un vaste agenda émancipateur qui évite le saupoudrage de subventions et qui n’oublie ni la périphérie des centres urbains ni les territoires ruraux.

Les grands événements sportifs internationaux doivent être un véritable levier de développement économique et sociétal, transversal et durable, dont les effets seront mesurables et tangibles pour les populations et auquel celles-ci pourront prendre part. La Coupe du monde de football 2019 est une occasion à ne pas manquer pour les droits des femmes ; il en va aussi, sur ce sujet, de l’influence de la France à l’international.

Lire aussi mon dernier livre sur le sujet.